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25 novembre 2007 7 25 /11 /novembre /2007 18:39
Franc CFA : Fin d'un héritage colonnial ?
(Continental Novembre 2007) 
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Symbole, s’il en est, de la «communauté de destin» entre la France et ses ex-colonies, le franc CFA est devenu, à l’heure des indépendances, la monnaie commune des pays de la «zone Franc» sur le continent africain. Considérée par les «pragmatiques» comme une valeur sûre constitutive d’une économie moderne dans le contexte mondial, cette monnaie est désignée par nombre d’économistes du continent comme une incongruité, la matérialisation prolongée d’une tutelle exercée par l’ex-puissance coloniale sur sa «zone d’influence». Quand l’on sait l’étroite dépendance –unique au monde– de cette monnaie africaine vis-à-vis du franc français au vu des mécanismes qui président à son existence, les experts et autres observateurs s’interrogent depuis des années sur la capacité de survie du CFA dont le cours aligné sur le franc français (et aujourd’hui sur l’euro) traduit de moins en moins la réalité et les «indices de performance» des économies africaines. Alors que le sort du CFA se joue au quotidien au Trésor français, la relative passivité des dirigeants africains renforce, au regard de l’opinion, l’idée d’une «mise sous surveillance» de la souveraineté des États de la zone Franc et de leur marge de manoeuvre régalienne en matière de politique monétaire. Une question devenue cruciale, entêtante aujourd’hui: avec le rattachement du franc CFA à l’euro sous les auspices et l’égide de la France, quel est le destin à moyen terme de la monnaie africaine dans sa structure actuelle? Car, par-delà l’interrogation «politique» sur la matérialité du CFA, le renchérissement irrépressible de l’euro face au dollar fait peser, chaque jour, une sévère hypothèque sur les économies africaines émergentes, s’agissant de leur compétitivité dans les échanges mondiaux. Exploration d’une exception franco-africaine, quarantesept ans après les indépendances des pays de la zone Franc.



Zone Franc : Chronique d'une alliance équivoque
Monnaie commune à quatorze pays africains, le franc CFA reste l’un des derniers legs de la colonisation française. Histoire d’une zone monétaire unique au monde.

Au commencement était la zone Franc, créée le 9 septembre 1939, composée de la France et de ses colonies, Départements et Territoires d’Outre-Mer où le franc français était la monnaie en vigueur. Mais progressivement, eu égard à des événements politiques, économiques et juridiques, la zone connaîtra des changements divers. C’est ainsi qu’est né, le 26 décembre 1945 –jour où la France ratifie les Accords de Bretton Woods– le franc CFA (franc des Colonies françaises d’Afrique). La parité de la nouvelle monnaie est déclarée au Fonds monétaire international sur la base de 1 FCFA pour 1,70 franc français. Cette parité passera à 2 en octobre 1948, puis à 0,02 en 1960 lors du passage au nouveau franc français, et sera maintenue jusqu’à la dévaluation du 11 janvier 1994 où le franc CFA a subi un brutal réalignement monétaire par rapport au franc français. Une nouvelle parité est définie au taux de 1 FCFA pour 0,01 FF. Depuis le 1er janvier 1999, le FCFA est arrimé à l’euro (1 euro = 655,957 FCFA).

Au gré des aléas politiques, plusieurs pays, tels l’ex- Indochine (Cambodge, Laos, Viêtnam) quitteront la zone Franc en 1954, suivis de la Tunisie (1958), du Maroc (1959), peu après leur indépendance, et de l’Algérie en 1963. En Afrique subsaharienne, à l’exception de la Guinée de Sékou Touré et du Mali de Modibo Kéita, qui ont décidé de créer leur propre monnaie, renonçant à participer à l’Union monétaire ouest-africaine (UMOA), –devenue en 1994, l’Union économique et monétaire ouest-africaine (Uemoa)(1) –, la zone Franc a en revanche résisté aux indépendances des pays de l’ex-AOF (Afrique occidentale française). La situation a été plus stable dans l’ex-AEF (Afrique équatoriale française) qui n’a connu aucune défection et a même accueilli la Guinée Équatoriale au sein de son union, la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (Cemac) (2).

En 1958, le vent des indépendances commence à souffler. Le général de Gaulle propose alors aux colonies africaines un référendum sur l’union-partenariat avec la France. Dans le même temps, le franc des Colonies françaises d’Afrique devient le franc de la Communauté française d’Afrique (CFA), commun aux deux sous-régions. Mais il n’a pas la même dénomination selon qu’on soit en Afrique de l’Ouest ou en Afrique centrale. Aujourd’hui, l’appellation franc CFA signifie « franc de la Coopération financière en Afrique centrale» pour les pays de la Cemac et « franc de la Communauté financière d’Afrique » pour les pays de l’Uemoa. La convertibilité extérieure des deux monnaies, distinctes, reste toutefois garantie par le Trésor français où les banques centrales africaines doivent déposer au moins 65 % de leurs réserves extérieures (lire page 25). Une disposition singulière toujours en vigueur !

En 1959, la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) et la Banque centrale des États de l’Afrique équatoriale et du Cameroun (BCEAC), devenue Banque des États d’Afrique centrale (BEAC) en 1972, sont créées, avec pour mission de gérer l’émission des deux francs CFA pour les deux régions. Entre 1972 et 1973, de nouveaux accords de coopération monétaire sont signés entre les deux zones monétaires et la France, réduisant la présence de cette dernière au sein des Conseils d’administration des deux banques centrales, dont les pouvoirs ont été par ailleurs renforcés, leur offrant des possibilités de participer plus activement au développement des pays membres. Parallèlement, les sièges des deux institutions financières quittent Paris pour être transférés à Yaoundé (Cameroun) pour la BEAC, en 1977, et Dakar (Sénégal) pour la BCEAO, en 1978. Entre-temps, l’UMOA avait perdu, en 1973, la Mauritanie, mais a récupéré dans la zone CFA le Mali en 1984 et accueilli la Guinée Bissau en 1997. Malgré les indépendances des pays africains, ce qui frappe d’abord dans la zone Franc, c’est la permanence des règles de son fonctionnement, qui n’ont connu, depuis plus de cinquante ans, que de succincts aménagements, malgré les multiples changements de l’environnement international. Alors que le franc disparaît au profit de l’euro, la France, parraine au sein de l’Union européenne le rattachement du CFA à l’euro. L’avènement de l’euro en 1999 et son renchérissement face au dollar ne manquent pas de poser maints problèmes structurels aux économies africaines (lire ci-contre interview de Mamadou Moustapha Kassé). Nombre d’économistes africains considèrent cet arrimage comme une survivance de l’époque coloniale, voire une mise sous tutelle, car si les États africains prenaient des initiatives souveraines, notamment une nouvelle dévaluation du franc CFA, ou encore l’admission d’un nouveau membre en leur sein, ils seraient tenus d’en informer au préalable la France qui, à son tour, en référerait à ses partenaires européens.

Lucien Ahonto

(1) Les pays de l’Uemoa: Bénin, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Guinée-Bissau, Mali, Niger, Sénégal, Togo.
(2) Les pays de la Cemac: Cameroun, Gabon, Tchad, Guinée équatoriale, Centrafrique, Congo Brazzaville.


Mamadou Moustapha Kassé : Heurs et malheurs du tandem euro-CFA


«C’est à nous de définir la situation qui nous convient le mieux et comment procéder pour la mettre techniquement en musique.»
Le franc CFA étant arrimé à parité fixe à l’euro, l’onde de choc provoquée par la forte appréciation de la monnaie européenne face au dollar affecte également les économies de la zone Franc. Cette fixité du taux de change doit-elle être maintenue, aménagée ou purement et simplement rompue ? Analyse de Mamadou Moustapha Kassé, professeur d’économie et doyen honoraire des Sciences économiques et de Gestion de l’université Cheikh Anta Diop de Dakar.

Continental: L’euro atteint en ce moment un niveau record face au dollar (1,43 dollar, le 19 octobre). Ce qui signifie que le franc CFA s’apprécie aussi vis-à-vis du billet vert. N’est-ce pas paradoxal quand on connaît l’insignifiance des économies de la zone CFA par rapport à celle des États-Unis ?

> Mamadou Moustapha Kassé : Pas tant que cela. Le vrai problème c’est que les règles de fonctionnement de la zone Franc ne sont pas exclusivement déterminées par ses membres. Elles dépendent pour beaucoup de la volonté de la Banque centrale européenne qui fixe celles de la zone euro.

D’après certains économistes, cet arrimage confère une garantie de convertibilité au franc CFA dans toutes les monnaies étrangères. Est-ce vraiment un avantage ?

> Incontestablement! Il nous permet d’être plus ouverts au commerce international en attirant des investissements et des placements financiers. Il facilite en plus nos échanges commerciaux, parce qu’il nous épargne l’épineuse épreuve de la recherche de devises pour équilibrer notre commerce extérieur. Sans compter qu’il nous assure la stabilité de change dans la zone où se déroule la part la plus importante de notre volume commercial, tout en nous permettant de juguler l’inflation. Il suffit de comparer le niveau d’inflation dans les pays de la zone Franc à celui du reste de l’Afrique pour s’en rendre compte. Grâce aux critères de convergence en vigueur au sein de la Cemac et de l’Uemoa, le taux d’inflation n’y excède pas 2 %. Il frôle actuellement les 3 %, à cause d’une certaine tension observée ces derniers temps sur les prix des denrées alimentaires et de certains produits de première nécessité, comme le carburant, alors que, outre la situation catastrophique du Zimbabwe, le taux de l’inflation dans le reste de l’Afrique tourne en moyenne autour de 10 à 12 %.

Quelles sont en revanche les conséquences négatives sur les économies de la zone Franc ?

> Tous nos achats en euro auront tendance à se surévaluer. Notre balance commerciale vis-à-vis de la zone euro va se détériorer particulièrement quand nous vendrons en dollar et achèterons en euro. Or, nous sommes obligés de vendre certaines de nos productions en dollar parce qu’elles sont cotées en dollar sur le marché mondial, alors que, dans le même temps, nous achetons en euro puisque la plupart de nos industries, de nos infrastructures fonctionnent avec la monnaie unique européenne. Ce qui entraîne une incidence négative très forte sur notre balance commerciale. Cette forme d’arrimage rigide du franc CFA à l’euro pose réellement problème. D’où sa remise en question par la plupart des économistes africains. Au point que l’on se pose à nouveau la question d’une dévaluation de notre monnaie pour améliorer notre compétitivité. Il aurait à mon sens, mieux valu mettre en place un mécanisme permettant d’ajuster la valeur du franc CFA en fonction des situations économiques des pays, c’est-à-dire modifier le taux de change quand c’est nécessaire. Autrement dit, le faire flotter comme savent si bien le faire les Asiatiques, qui déprécient leur monnaie pour pouvoir être compétitifs et vendre à des prix intéressants sur le marché mondial.

En clair, nos produits d’exportation sont aujourd’hui fortement pénalisés sur le marché mondial ?

> Non, quand nous les vendons en euro aux pays de la zone euro. Oui, pour ceux dont le cours est exprimé en dollar. Par exemple, les revenus d’un pays de la zone Franc qui vend du cacao coté en dollar peuvent diminuer fortement. Un manque à gagner qu’il pourrait compenser par la très forte demande de matières premières de la part de grands pays émergents comme la Chine et l’Inde. En réalité, notre vrai problème est celui du renchérissement de nos approvisionnements dans la zone euro. Ceci étant, ces handicaps sont en partie corrigés par deux mécanismes, à savoir les transferts de fonds provenant des émigrés qui vivent dans les pays du Nord et qui constituent maintenant une part substantielle dans la mobilisation de nos ressources et les aides extérieures, peut-être moins efficaces, mais qui, quoiqu’on en dise, ont augmenté, surtout depuis le sommet du G8 de Gleneagles en Grande-Bretagne, en juillet 2005, où il a été décidé d’annuler les dettes d’un certain nombre de pays pauvres. Les IDE (Investissements directs étrangers, ndlr) provenant en grande partie des pays asiatiques, mais aussi du secteur privé, ont également fortement progressé en Afrique. Reste qu’il nous faut étudier de façon plus pointue les répercussions de ces multiples variations des changes sur les ressources que nous percevons, histoire de prévenir tout éventuel mouvement erratique.

Faut-il dévaluer le franc CFA pour pouvoir mieux résister à cette secousse monétaire ?

> Une dévaluation peut entraîner des difficultés supplémentaires. Mettre au point un mécanisme qui lui donne une valeur flottante permettant d’avoir une politique monétaire beaucoup plus souple et beaucoup plus active me semble plus judicieux. Seul problème, c’est la difficulté à le faire de façon homogène, étant donné l’extrême diversité des situations économiques et financières des pays de la zone Franc. La Côte d’Ivoire par exemple, même actuellement plombée par sa situation politique –une situation qui ne se prolongera pas indéfiniment–, dispose d’énormes potentialités, alors que d’autres pays de la zone sont nettement moins lotis.

Ne faudrait-il pas en finir avec cet héritage colonial et créer une monnaie commune à la zone Cemac et à la zone Uemoa, en y incluant la Mauritanie et les pays anglophones comme le Nigeria, le Ghana, le Liberia, la Sierra Leone et la Gambie ?

> Cette hypothèse est inscrite dans l’agenda de toutes les organisations régionales. L’idée de la coexistence de deux zones –une zone CFA et une autre constituée de toutes les autres monnaies avec l’établissement de passerelles entre les taux de parité des deux monnaies– est assez avancée dans l’espace monétaire de la Cedeao. À mon avis, il faut rester dans la zone Franc qui offre tout de même de substantiels avantages, mais en instaurant des règles qui permettent de modifier le taux de change quand les situations économiques et financières l’exigent. Et ce, pour deux raisons. Nous sommes uniquement des producteurs de matières premières dont nous ne contrôlons pas les instabilités des cours. Nous sommes donc soumis à des contraintes que nous ne maîtrisons pas. Par ailleurs, toutes nos balances commerciales connaissent des déficits structurels.

Peut-on en déduire que la zone Franc n’est pas encore prête à se désarrimer de l’euro ?

> Elle le fera inéluctablement un jour. Notre situation doit, en tout cas, être analysée de façon extrêmement objective, afin que les responsables politiques en accord avec les experts économiques mettent au point la stratégie la plus appropriée. C’est à nous de définir la situation qui nous convient le mieux et comment procéder pour la mettre techniquement en musique. Sinon, nous continuerons à payer cher notre immobilisme et notre absence de réflexion sur ces questions extrêmement importantes. Surtout que nous sommes confrontés sur le marché mondial à des pays comme la Chine qui, pour avoir opéré les modifications nécessaires, n’hésitent pas à faire varier leur taux de change. D’autant que le commerce entre l’Afrique et la Chine se développe de façon exponentielle.

Autrement dit, il faudrait d’abord instaurer des critères de convergence et une discipline monétaire avant de songer à créer une monnaie commune ?

> Des critères de convergence très clairs existent déjà dans la zone Franc, et en dehors de quelques rares dérapages, ils sont respectés par la plupart des États membres. D’où le taux de croissance appréciable dans la zone, et qui est parfois plus élevé que la moyenne africaine. Il a oscillé par moments entre 6 et 7% malgré la crise ivoirienne, contre 4,5 à 5 % pour la moyenne africaine. Le problème de la convergence se posera en revanche lors de la création de la seconde zone, car les déséquilibres budgétaires ne sont pas les mêmes entre le Ghana et la Gambie par exemple, tout comme la situation des réserves, qui est extrêmement différente du Liberia à la Sierra Leone, en passant par le Nigeria. En clair, ce sont plutôt les pays hors zone franc CFA qui ont besoin d’un pacte de stabilité. Après quoi, il faudra trouver des mécanismes relationnels entre les deux zones.

Propos recueillis par Valentin Hodonou



Euros et CFA : L'inéluctable réaménagement
L’appréciation de l’euro par rapport au dollar depuis quatre ans s’avère préjudiciable aux économies des pays de la zone Franc. D’où l’urgence de s’interroger plus fermement encore sur leur souveraineté monétaire.

En février dernier, au cours de meetings tenus dans certaines communes d’Abidjan en Côte d’Ivoire, le président de l’Assemblée nationale, Mamadou Koulibaly, a déclaré que son pays allait battre sa propre monnaie, pour dit-il «se libérer de sa dépendance vis-à-vis de la France». Et de marteler : « C’est la France qui nous empêche de balayer nos rues. L’argent qu’il faut pour cela est déposé dans le Trésor français, qui nous le prête à des taux élevés. Pour être libres, nous allons créer notre monnaie, qui nous permettra de construire des infrastructures, notamment des routes, des écoles et des hôpitaux sans s’endetter auprès de la France.» Deuxième personnalité de l’État, Mamadou Koulibaly est souvent présenté comme le boutefeu du régime ivoirien qui voit dans la rébellion qui a surgi en septembre 2002 une manoeuvre de la France visant à détruire la politique de «refondation» du président Laurent Gbagbo. Ses propos, parfois qualifiés «d’irresponsables» par certains observateurs, ont pu être perçus comme l’expression d’un ressentiment, d’une rancoeur contre l’ex-puissance coloniale. Peut-être à tort. Car ce n’est pas la première fois que ce professeur agrégé d’économie et ancien ministre de l’Économie et des Finances sous la présidence de feu Robert Gueï, fait de telles déclarations. Et sauf à jouer la politique de l’autruche, nul ne saurait nier que les propos de Mamadou Koulibaly posent, simplement, la question de la souveraineté monétaire des pays de la zone Franc.

Lorsqu’il évoque «l’argent déposé au Trésor français», il s’agit sans doute d’une allusion à cette inique convention sur les comptes d’opérations, signée en 1962 entre le ministère français de l’Économie et les ex-colonies nouvellement indépendantes. Il faut savoir que par cette convention, les banques centrales des pays de la zone Franc (1) déposent leurs réserves dans les caisses du Trésor français sur un compte courant appelé «compte d’opérations ». Jusqu’en 1973, elles avaient l’obligation de verser la totalité de leurs avoirs extérieurs, puis 65 % à partir de 1973. En contrepartie, la France s’engage à fournir à ces banques les fonds dont elles ont besoin pour effectuer leurs transactions internationales et à assurer la convertibilité du FCFA. En cas de découvert, le Trésor perçoit des agios payés par les banques centrales. Et si le compte est créditeur, le Trésor leur verse des intérêts. D’après un exministre des Finances ouestafricain, les comptes au Trésor français n’ont jamais été totalement débiteurs, même à la veille de la dévaluation du F CFA de janvier 1994. Mais, hormis quelques initiés, nul ne sait ce que fait la France de cet argent et ce qu’il rapporte aux Africains. Pas même le président gabonais Omar Bongo Ondimba qui, en 1996, s’interroge : «Nous sommes dans la zone Franc. Nos comptes d’opérations sont gérés par la Banque de France, à Paris. Qui bénéficie des intérêts que rapporte notre argent ? La France !» Comme le décrit fort bien Nicolas Agbohou dans son livre Le franc CFA et l’euro contre l’Afrique, les Africains stockent d’énormes sommes d’argent dans les caisses du Trésor français, qui auraient servi à financer des projets de développement. Pourquoi s’endetter auprès du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale alors qu’on dispose de liquidités dans les coffres-forts de la Banque de France ?

Depuis la dévaluation du FCFA, les comptes d’opérations sont restés excédentaires, et le Rapport 2005 de la zone Franc montre que les banques centrales détiennent des records de réserves au Trésor français: près de 6300 milliards de FCFA, dont 3000 milliards pour la BCEAO, soit un taux de couverture de l’émission monétaire supérieur à 110 %, alors que la convention de 1962 n’exige qu’un taux de couverture de 20 %. À croire que, décidément, les Africains refusent le développement en se privant ainsi de moyens financiers pour investir dans les secteurs clés comme l’éducation, la santé et les infrastructures. Les citoyens burkinabè, maliens et nigériens qui découvrent ces chiffres, sans être des experts en affaires monétaires, mais dotés du bon sens, se disent bien que, manifestement, il y a quelque chose qui ne tourne pas rond, sachant que leurs pays se disputent, depuis des années, les derniers rangs du classement du Programme des Nations unies de l’indice de développement!

En fait, et c’est le sens des propos de Mamadou Koulibaly, plus de quatre décennies après les indépendances, la souveraineté monétaire des pays de la zone Franc reste encore à conquérir. Alors que l’Asie, après s’être débarrassée des vestiges du colonialisme, s’en sort économiquement, les pays de la zone Franc hésitent toujours à rompre le lien colonial, comme s’ils doutaient de leurs propres capacités à prendre en charge leur destinée. Il y a comme une servitude volontaire dans le maintien des mécanismes liant le FCFA d’abord au franc français, puis à l’euro, s’agissant notamment de la fixité du taux de change. Certes, la parité fixe avec l’euro assure une certaine stabilité au FCFA, le met à l’abri des fluctuations des taux de change et facilite le commerce avec l’Europe, principal partenaire commercial des pays de la zone Franc. Cependant, cette politique du franc fort n’a pas attiré les investisseurs comme on pouvait l’espérer. Selon le Rapport 2005 de l’Organisation des Nations unies pour le développement industriel, l’ensemble de l’Afrique noire n’attire que 2% des investissements directs étrangers (IDE) consacrés principalement à l’extraction des matières premières, pétrolières et minières. Le franc fort permet de contenir l’inflation à un niveau relativement bas, d’amortir, pour les pays non pétroliers, le choc de la flambée du baril de pétrole… Mais la parité fixe avec l’euro met à mal la compétitivité des filières agricoles, comme le café, le cacao et le coton. La dépréciation du dollar par rapport à l’euro depuis 2003 grève la compétitivité du coton africain sur le marché international, déjà pénalisé par les subventions que les Européens et les Américains accordent à leurs agriculteurs. En 2005, la filière coton a ainsi perdu 220 milliards de FCFA, puis 300 en 2006, et en perdra probablement 400 en 2007. Que faire?

Faut-il se résoudre à une nouvelle dévaluation du FCFA ou faut-il fixer un plancher et un plafond, qui permettraient de recourir à des ajustements de la valeur du F CFA en cas de nécessité ? Et si les chefs d’État de la zone Franc tournaient la page de l’actuel statu quo et décidaient de ne plus confier l’avenir de leurs concitoyens au gouverneur de la Banque centrale européenne? Voici peut-être venu le temps de la rupture, par ailleurs inéluctable, du cordon ombilical avec la métropole.

Joachim Vokouma

(1)Il s’agit de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO), la Banque des États d’Afrique centrale (BEAC) et la Banque centrale des Comores (BCC).

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Repères

9 septembre 1939 : Création de la zone Franc, qui regroupe les Départements et Territoires d’Outre-Mer, Territoires sous mandat, colonies… où est utilisé le franc métropolitain.

26 décembre 1945 : Naissance du franc des Colonies françaises d’Afrique (CFA), à la parité de 1 FCFA = 1,70 FF.

1955 : Création de l’Institut d’émission de l’Afrique occidentale française et du Togo, et de l’Institut d’émission de l’Afrique équatoriale française et du Cameroun.

1958 : Le franc des Colonies françaises d’Afrique devient le franc de la Communauté française d’Afrique. Aujourd’hui, il signifie «franc de la Coopération financière en Afrique centrale» pour les pays de la Cemac, et «franc de la Communauté financière d’Afrique» pour les pays de l’Uemoa.

Avril 1959 : Création de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) et de la Banque centrale des États de l’Afrique équatoriale et du Cameroun (BCEAC).

12 mai 1962 : Création de l’Union monétaire ouest-africaine (UMOA).

1963 : Le Togo adhère à l’UMOA.

Juillet 1973 : Accord instituant la Banque ouest-africaine de développement (BOAD).

1994 : Signature du traité instituant la Cemac. Entré en vigueur en 1999.

11 janvier 1994 : Dévaluation du franc CFA.


 

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Published by BOMONGO Lucé Raymond - dans ECONOMIE
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