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22 juin 2008 7 22 /06 /juin /2008 18:35






Censée suppléer une Organisation de l'unité africaine à bout de souffle, l'UA peine à ressusciter l'idéal des "Etats Unis d'Afrique". Alors que s'ouvre son 10e sommet, convoqué à Addis-Abeba, zoom sur une institution encore balbutiante, reflet des intérêts contradictoires de ses membres.

  • A elle seule, la page d'accueil animée du site de l'Unionafricaine (UA) esquisse les contours d'une utopie et donne la mesure du fossé béant qui s'est creusé au fil des décennies entre le vécu et le vieil idéal unitaire. Sous l'œil de l'internaute qui s'aventure sur ce site, des fragments épars convergent en un mouvement harmonieux vers le centre de l'écran, pour dessiner la carte du continent noir. Tandis qu'apparaissent tour à tour un slogan impérieux, écho aux tubes du Jamaïcain Bob Marley - Africa must unite -, puis, en version anglaise là encore, cette fière devise : "Une Union efficace et compétente pour une nouvelle Afrique". Las! la formule résonne moins comme un constat que comme un vœu pieux, voire une incantation.

La naissance de l'UA, censée suppléer une Organisation de l'unité africaine (OUA) assoupie et sclérosée, avait pourtant ravivé l'espérance née voilà près d'un demi-siècle, dans l'euphorie des indépendances. Qu'on se souvienne du baptême en fanfare, célébré le 9 juillet 2002, au stade Absa de Durban (Afrique du Sud), sous les clameurs d'une foule chamarrée. Rien ne manqua au rituel: ni l'hymne continental, ni les danses, ni le défilé militaire. Ni, dans le cœur des témoins, la résurgence du rêve panafricaniste d'antan: les Etats-Unis d'Afrique aux frontières abolies, avec leur armée, leur banque centrale, leur monnaie unique, leur passeport et leur gouvernement.

Certes, l'UA s'est dotée depuis lors de quelques-uns des instruments du fédéralisme en marche. Un Parlement panafricain, organe consultatif, un Conseil de paix et de sécurité (CPS), un Conseil économique, social et culturel, une Cour de justice et une Cour des droits de l'homme et des peuples. Mais soyons francs: de telles avancées, souvent formelles, n'ont en rien modifié le quotidien des citoyens des 53 pays de l'Union. Il en va de même du Nepad, acronyme anglais du Nouveau Partenariat économique pour le développement de l'Afrique, ambitieux programme absorbé entre-temps par l'UA. Il a pour l'heure accouché de plus de colloques et de discours que de réalisations tangibles.

Un bureau à Washington
Le statu quo intégral? Non, bien sûr. Le Malien Alpha Oumar Konaré, alias AOK, président depuis l'été 2003 de la Commission de l'UA - l'embryon d'exécutif continental - a secoué, parfois rudement, le cocotier. Son activisme et son opiniâtreté ont accru la visibilité de l'UA sur l'échiquier mondial. De même, sur le front des conflits armés, le CPS, animé par l'Algérien Saïd Djinnit, peut se prévaloir d'un bilan nuancé. Quitte à irriter plus d'un potentat, Konaré et son équipe ont d'ailleurs contribué çà et là à l'apaisement de crises politiques ou de bras de fer électoraux. Même si l'Union traite avec une discrétion de chaisière la résurgence des rébellions touarégues au Niger et au Mali, et même si ses émissaires sont rentrés bredouilles du Kenya.

On peut encore inscrire à son crédit l'élargissement de l'horizon continental, que reflète la tenue de sommets voués à intensifier les échanges entre l'Afrique et la Chine, l'Europe, l'Amérique latine ou, dans le courant 2008, l'Inde. Déjà pourvue de représentations à Bruxelles, à Genève et à New York, quartier général des Nations unies, l'UA ouvrira cette année un bureau à Washington. Les Etats-Unis et l'Union européenne envoient pour leur part à Addis-Abeba (Ethiopie) des ambassadeurs exclusivement accrédités auprès de l'organisation panafricaine. George Bush y a ainsi mandaté, en novembre 2006, son ex-conseillère pour l'Afrique, l'universitaire afro-américaine Cindy Courville, naguère colonel au sein d'une agence de renseignement. L'UE, quant à elle, a désigné le 6 décembre 2007 Koen Vervaeke, ancien porte-parole du ministère belge des Affaires étrangères, au poste de représentant spécial auprès de l'Unionafricaine.

L'indolence proverbiale de maints fonctionnaires
Sur un registre plus prosaïque, la Commission s'emploie à rénover le patrimoine, un rien vétuste, légué par la défunte OUA. Il y eut d'abord l'inauguration, en février 2003, d'un centre de conférences colossal et marmoréen, puis, le 25 mai 2007, à la faveur de la Journée mondiale de l'Afrique, la pose de la première pierre d'un complexe ultramoderne. Chantier confié - signe des temps - à une société chinoise et dont la livraison est annoncée pour 2010. Reste à moderniser les réseaux de télécommunications, pour le moins obsolètes. Cela posé, les carences de l'intendance n'expliquent pas tout.

Les travers bureaucratiques et l'indolence proverbiale de maints fonctionnaires de l'"ancien régime" n'ont pas disparu avec le "o" d'OUA. Bureaux déserts, agents introuvables ou plus enclins à enchaîner les réussites virtuelles sur leurs écrans d'ordinateur qu'à travailler à celle de l'épopée panafricaine : le siège de l'UA prend parfois des allures de vaisseau fantôme. Quant au recrutement, il n'échappe pas, en dépit de la volonté affichée par Konaré et les siens, aux méfaits du copinage ou des tropismes régionaux. Témoin, cet e-mail accusateur et anonyme, diffusé en mars 2006 sur la messagerie interne et auprès de diverses ambassades. Dissimulé derrière le pseudonyme AU-Spider, son auteur dénonçait le clientélisme supposé du vice-président de la Commission, le Rwandais Patrick Mazimhaka, maître des embauches.

Les mânes de Nkrumah

Les partisans les plus ardents des Etats-Unis d'Afrique invoquent volontiers les mânes du Ghanéen Kwame Nkrumah, militant radical du panafricanisme. Premier ministre de l'ex-Côte-de-l'Or, indépendante dès 1957, Nkrumah convoque l'année suivante la première Conférence des Etats indépendants d'Afrique. On en dénombre alors huit : outre le pays hôte, le Liberia, terre promise des esclaves affranchis venus d'Amérique du Nord, l'Egypte, le Soudan, la Libye, l'Ethiopie, le Maroc et la Tunisie.

Devenu président en 1960 et soucieux de montrer la voie, ce pionnier scelle des unions aussi formelles qu'éphémères entre son Ghana et le Mali de Modibo Keita puis la Guinée d'Ahmed Sékou Touré, seul chef de file de l'ex-Afrique occidentale française (AOF) réfractaire à l'« association » proposée par Charles de Gaulle. Au pays, pourtant, l'aura de Kwame Nkrumah résiste mal au culte de la personnalité qu'il instaure et à ses outrances afro-marxistes. Le 24 février 1966, le chantre de l'unité continentale sera détrôné lors du putsch conduit par le général Joseph Arthur Ankrah. Et c'est à Bucarest (Roumanie), deux ans avant l'accession à la présidence de Nicolae Ceausescu, qu'il s'éteint, en 1972.

Au-delà de ces dysfonctionnements, qui n'épargnent ici-bas aucune instance supranationale, une divergence de fond, de nature idéologique, tétanise le géant panafricain. Elle porte sur la conception même de l'unification continentale et sur son rythme. Quitte à simplifier la donne, deux visions s'opposent. Celle des "volontaristes", avocats d'une intégration à marche forcée, sinon à la hussarde ; au risque de brûler les étapes, ce clan, emmené par la Libye, le Sénégal et le Nigeria, prétend ressusciter l'ambition fusionnelle du Ghanéen Kwame Nkrumah (voir l'encadré ci-contre). Et celle des "gradualistes", ou pragmatiques, adeptes d'une alliance d'Etats souverains et partisans d'un renforcement préalable des entités sous-régionales; en tête de cette cohorte, l'Afrique du Sud, l'Algérie et l'Ethiopie. Consacré aux "Etats-Unis d'Afrique", le sommet d'Accra (Ghana) aura fourni, en juillet 2007, un raccourci saisissant de cette controverse qui, à l'évidence, présente de troublantes similitudes avec l'empoignade déclenchée sous nos frimas par les modalités de la construction européenne. Un vote, très disputé, récuse un premier texte, fruit des cogitations d'un comité d'experts. 15 Etats membres avalisent la création immédiate d'un exécutif continental; 17 la réprouvent et 9 l'assortissent de conditions restrictives. Les sages remettent donc l'ouvrage sur le métier et rédigent une seconde mouture, expurgée au point de sonner creux. Moralité : un quintette ministériel - Liberia, Sénégal, Gabon, Afrique du Sud, Ouganda - invité à plancher sur la "faisabilité" du projet fédéraliste, livrera à la fin de ce mois, à Addis-Abeba, ses "recommandations".

Un rêve passe. "Je suis de cette génération qui, depuis la fac, rêve d'une Afrique unie, admet avec une pointe de nostalgie dans la voix l'Ivoirien Amara Essy, diplomate chevronné qui, de son fauteuil de secrétaire général, orchestra la transition entre l'OUA et l'UA, avant de briguer vainement le sceptre confié à Konaré. Mais on ne cache pas le soleil avec sa main. Combien de présidents étendent leur autorité à la totalité du territoire? Bien peu. Commençons par consolider nos Etats. Nous devons encore fournir un effort énorme d'intégration nationale avant de songer à un gouvernement africain digne de ce nom."

Nul doute que calculs, arrière-pensées, querelles de préséances et batailles d'ego enveniment le débat. Pas facile de céder la moindre parcelle d'une souveraineté si fraîchement conquise. Pas simple, pour les locomotives, de traiter à égalité rivaux et wagons de queue. A Accra, on a vu le Libyen Muammar Kadhafi tancer le Sud-Africain Thabo Mbeki - autre prétendant au leadership continental - avant que l'un et l'autre n'aillent bouder, chacun dans son coin. Mais on a aussi entendu leurs entourages respectifs accuser l'adversaire d'acheter au prix fort l'allégeance des pays démunis. On peut planer de sommet en sommet sans jamais voler très haut...

Les chicaneries de chefs éclipsent les ordres du jour
Le "facteur Kadhafi" pèse d'ailleurs d'un poids écrasant sur la saga de l'UA. Depuis que, dépité d'avoir été si souvent éconduit par ses frères musulmans, il a renoncé amèrement au rôle de chantre d'une "nation arabe" fantasmée, le déroutant colonel arbore un autre costume de scène : celui de mentor de l'unité africaine. C'est chez lui, à Syrte, que furent jetées, en 1999, les bases de la nouvelle Union. Depuis, ses foucades et ses harangues suscitent chez les pairs du continent un mélange de fascination, d'agacement et de crainte, corollaire de la capacité de nuisance qu'on lui prête. Un cocktail relevé, chez les bénéficiaires de ses largesses, d'une bonne mesure de gratitude, donc de loyauté. "Tant qu'il finance chez nous des hôpitaux, des écoles, des mosquées et des ponts, soupire le confident d'un président subsaharien, comment lui résister?" A Accra, Muammar l'Africain a snobé la cérémonie d'ouverture et le déjeuner des chefs d'Etat, avant de rengainer son discours. Pourquoi ce soudain mutisme? Le Ghanéen John Kufuor, maître de céans, avait eu l'outrecuidance de lui donner du "président", au lieu de le désigner sous le titre de « Guide », seul toléré par le père de la Jamahiriya, ou République des masses. C'est devenu la norme : les chicaneries de chefs éclipsent les ordres du jour officiels. Pour mémoire, on notera qu'il sera question cette fois, dans la capitale éthiopienne, de "développement industriel".

Si les pays membres élisent pour quatre ans le patron de la Commission, ils désignent aussi chaque année parmi les chefs d'Etat un "président en exercice". En vertu de la tradition, l'honneur échoit d'ordinaire à la figure de proue du pays hôte. Inconcevable lorsque l'usage invite, en janvier 2006, à conférer une telle dignité à Omar el-Béchir, alors même que son armée, épaulée par les miliciens janjawid, sème la mort et la terreur au Darfour ? Au prix d'intenses palabres, l'impétrant soudanais s'effacera au profit du Congolais Denis Sassou-Nguesso, en contrepartie de l'engagement de ses pairs de l'adouber un an plus tard, sous réserve de progrès tangible dans la province rebelle. Autant dire qu'il n'en sera rien. La couronne coiffera alors une tête bien plus présentable : celle du "gentil géant" John Kufuor...

Deux trônes pour un royaume : comment s'étonner que la chronique du couple à géométrie variable que forment le président de la Commission et le primus inter pares des chefs d'Etat soit jalonnée de bouderies et de scènes de ménage? Quand, en février 2005, AOK envoie au Togo, théâtre d'une succession dynastique calamiteuse, un médiateur - l'ex-président zambien Kenneth Kaunda - il s'attire les foudres du Nigérian Olusegun Obasanjo, alors président en exercice de l'UA. De même, plusieurs potentats du continent lui feront grief d'avoir dénoncé haut et clair le coup d'Etat de François Bozizé en République centrafricaine, le putsch fatal en Mauritanie à Maaouya Ould Taya ou la brutalité des offensives lancées au Darfour par la junte de Khartoum. Le tempérament entier de Konaré, sa liberté de ton, son aversion pour les litotes du lexique diplomatique agacent, voire exaspèrent maints vétérans des palais africains. Prompt à stigmatiser la "mascarade" électorale d'Anjouan (Comores) ou les "debbascheries" - référence aux bricolages constitutionnels dont le juriste français Charles Debbasch est un virtuose - AOK passe à leurs yeux pour un donneur de leçons démocratique, péremptoire, hautain et ombrageux.

De fait, sa stature d'ex-président du Mali et son double quinquennat (1992-2002) à la tête d'un pays longtemps sous le joug d'un autocrate marxisant lui assurent une aura dont il joue volontiers. "L'éternité du pouvoir est à Dieu, lance-t-il un jour, la démocratie est une course de relais." Nul doute qu'à l'usage ses anciens pairs lui auraient préféré un haut fonctionnaire discret et déférent. Car le discours de ce natif de Kayes recèle quelques ferments de subversion. Pour preuve, le réquisitoire prononcé à Cotonou (Bénin) en octobre 2005. Haro alors sur "les manipulations de Constitution, le dévoiement du multipartisme, les putschs à répétition, les restaurations autoritaires, l'affaiblissement et la criminalisation de l'Etat, l'occupation par des mercenaires de régions riches en ressources". Son "basisme" inquiète aussi, tant il résonne comme un désaveu de ceux qui s'agrippent à leur fauteuil. "Nous avons échoué par le haut, concède-t-il. C'est par le bas que nous pouvons inverser la tendance. En favorisant l'appropriation par les populations de l'idée panafricaine et l'émergence d'une opinion publique qui fasse pression sur les dirigeants." Un signe : c'est à l'usure qu'"Alpha" obtiendra, en janvier 2007, l'adoption d'une Charte africaine des droits de l'homme, de la démocratie, des élections et de la gouvernance, plusieurs fois différée. Tout comme il arrachera l'aval requis pour le lancement d'un passeport africain, réservé à ce stade aux intellectuels et aux hommes d'affaires. Lots de consolation concédés à un agitateur dont comités d'experts et commissions ad hoc étouffent par ailleurs les velléités réformatrices.

Un fauteuil pour six

Jean Ping - Vice-Premier ministre et ministre des Affaires étrangères, de la Coopération et de la Francophonie du Gabon.

Cassam Uteem - Président de l'île Maurice - fonction honorifique, pour l'essentiel - de 1992 à 2002.

Abdulaï Osman Conteh - Ancien vice-président de la Sierra Leone.

Barnabas Sibusiso Dlamini - Ex-Premier ministre et conseiller, depuis 2003, du roi du Swaziland.

Antoinette Batumubwira - Ministre des Affaires étrangères du Burundi et ancienne journaliste de la radio nationale.

Inonge Mbikusita-Lewanika - Ambassadrice de Zambie aux Etats-Unis et candidate malheureuse à la présidentielle de 2001.

Un favori semble sortir du lot : le Gabonais Ping, alias "Mao", qui bénéficie de l'intense lobbying orchestré par le président Omar Bongo Ondimba. Selon un rapport confidentiel cité par La Lettre du continent, ce diplomate aurait le soutien de nombreux chefs d'Etat ouest-africains, dont le Béninois Thomas Boni Yayi, le Burkinabé Blaise Compaoré, le Ghanéen John Kufuor, la Libérienne Ellen Johnson-Sirleaf, mais aussi celui du Rwandais Paul Kagamé. En revanche, le Mauricien Uteem, présenté comme le poulain de l'Afrique australe, renoncerait in extremis à briguer la succession de Konaré, tout comme la Burundaise Batumubwira.

Si aucun de ces prétendants ne rafle la mise à Addis-Abeba, il faudra trancher entre deux scénarios. La prorogation, pour six mois, du mandat de Konaré. Ou l'irruption d'un septième postulant, haut fonctionnaire ou ancien chef d'Etat. Parmi les personnalités pressenties, mais qui se sont abstenues de descendre dans l'arène, les ex-présidents du Mozambique, Joaquim Chissano, du Botswana, Ketumile Masire, et de la Namibie, Sam Nujoma.

La vice-présidence, elle, n'a suscité que deux vocations. Celles de l'Egyptien Khaïr Eldin Abdel Latif et du Kényan Erastus Mwencha. Enfin, une soixantaine de candidats se disputeront les portefeuilles de commissaire, dont six des huit sortants.

Un président qui n'a aucune prise sur son équipe
Sans doute le président de la Commission a-t-il, dans ce jeu de dupes, commis une erreur tactique : annoncer trop tôt son retrait, au risque de saper une autorité contestée. Dès juillet 2006, à Banjul (Gambie), il prévient urbi et orbi qu'il ne briguera pas un second mandat. "Mon envie, confesse-t-il amèrement, s'est émoussée." Coup de tonnerre dans un ciel pas vraiment serein. Bien sûr, AOK consent un an plus tard à proroger son bail d'un semestre. Reste qu'il a de fait ouvert, voilà dix-huit mois, une phase de transition propice à l'inertie. "Notifier son départ, souligne un homme du sérail, c'est perdre toute emprise sur la machine UA. Là comme ailleurs, les fidélités et les loyautés sont aléatoires. Si l'on n'a plus rien à attendre de vous..." Peut-être Konaré, résolu à laisser à son successeur une "maison en ordre", a-t-il voulu ainsi créer un électrochoc; hâter, au prix d'un chantage aux adieux de diva, une réforme de l'appareil panafricain que ce colosse obstiné et sûr de son étoile peine tant à imposer. Si tel est le cas, la manœuvre a échoué. Entendra-t-on à Addis son ultime testament? Pas sûr. Au regard du manque d'étoffe des prétendants (voir l'encadré ci-contre), certains ténors de l'Union suggèrent d'octroyer au tonitruant Konaré un nouveau "CDD" de six mois. Si un tel compromis prévaut, le sortant aura droit à un concert de louanges. Sinon, gageons que les larmes de crocodile couleront à flots.

Car c'est avec un lâche soulagement que les "souverainistes" les plus fervents verraient s'effacer celui qui prétendait rogner leurs prérogatives au profit d'un gouvernement supranational. D'emblée, AOK a vanté les vertus d'un "exécutif plus fort et plus responsable". Plaidoyer détaillé dans la "feuille de route" soumise dès juillet 2004 aux Etats membres et un ambitieux "programme stratégique quadriennal". Peine perdue. Or, le statu quo est intenable. Aujourd'hui, le président de la Commission, composée au nom de la parité de cinq hommes et cinq femmes, n'a aucune prise sur le choix ni sur les attributions des neuf autres commissaires, superministres aux compétences inégales, souvent élus au terme de marchandages essentiellement politiques. Pis, le vice-président garde seul la haute main sur les finances, l'administration et le recrutement.

Dès 2004, AOK soulignait "un besoin urgent de fonctionnaires hautement qualifiés, compétents, intègres, avec un système de représentation équitable entre les régions et les genres et un mécanisme régulier d'évaluation des performances". En la matière, un "panel de haut niveau", installé le 1er septembre 2007 et réputé indépendant, doit remettre ses conclusions lors de la grand-messe d'Addis. Pour le reste, il y a loin de la coupe aux lèvres. Konaré exigeait 762 agents? Il en a obtenu 550 à peine. Lui suggère par ailleurs de substituer au statut actuel du patron de la Commission - un mandat de quatre ans renouvelable - un septennat unique. De quoi en finir avec la tentation de consacrer la fin de sa mission à faire campagne...

Arriérés de paiement et cupidité de moutons noirs
Outre les verrous institutionnels, l'impasse financière assombrit l'horizon de l'Unionafricaine. Là encore, AOK voyait grand. Sans doute trop grand. Il réclamait un budget de 600 millions de dollars (soit un peu plus de 400 millions d'euros). L'enveloppe a en fait été portée de 43 à 158 millions de dollars, ce qui suffit à peine à couvrir les frais de fonctionnement ; d'autant que, conformément là encore à une robuste tradition, les arriérés de contributions s'accumulent. La cupidité de quelques moutons noirs n'arrange rien : en 2006, un audit dévastateur du cabinet Ernst & Young mit en évidence l'escamotage de 7 millions de dollars, détournés par un jeu de surfacturations à la faveur d'une Conférence des intellectuels d'Afrique et de la diaspora, tenue deux ans plus tôt à Dakar. Konaré a, par exemple, proposé, sans guère d'écho il est vrai, que chacun des 53 pays de l'UA alloue 0,5 % de ses ressources à l'organe panafricain. "La pénurie de moyens, souligne l'ancien secrétaire général Amara Essy, compromet toute opération de maintien de la paix. Pour envoyer une force au Burundi, il m'avait fallu un an durant quémander au porte-à-porte en Occident. Or, il faut être en mesure d'expédier un contingent dès la signature d'un cessez-le-feu. Sous peine de reprise des hostilités. Tout se joue dans les premiers jours. C'est une affaire de rapport de forces."

Le Darfour fournit en l'espèce un éloquent cas d'école. Laboratoire grandeur nature, la province occidentale du Soudan offrait à l'UA l'occasion d'asseoir sa crédibilité, de démontrer, sur un théâtre semé de chausse-trapes, son aptitude à l'interposition. L'échec n'en est que plus cuisant. Certes, la Mission de l'Unionafricaine au Soudan (Muas, ou Amis en version anglaise) peut à bon droit invoquer d'imparables circonstances atténuantes. D'abord, un mandat en carton-pâte, de type "monitor and report". En clair, le contingent panafricain devait se borner à observer et rapporter les violations de la trêve, au demeurant partielle, conclue par Khartoum et l'aile modérée d'une rébellion de plus en plus fragmentée. L'usage de la force? Limité aux cas d'agressions directes aux dépens des détachements de l'UA ou des civils piégés dans leur proximité immédiate. Ensuite, la faiblesse des effectifs : 6 000 soldats et 1 000 policiers, déployés sur un territoire vaste comme la France. De même, les avocats de la Muas sont fondés à plaider la cause d'une troupe sous-équipée et mal financée. Pour autant, ces faiblesses, que reflète l'écrasant tribut payé par les combattants de la paix - une cinquantaine de tués, fauchés lors d'embuscades ou d'assauts sur les casernements - n'expliquent pas tout. Les QG de la force s'apparentaient parfois à des tours de Babel minées par les rivalités et les palinodies bureaucratiques. Des officiers vénaux ont amputé ça et là les soldes de leurs hommes. Et quiconque a observé de près les activités de la Mission - tel fut notre cas, à deux reprises - peut témoigner d'un défaut d'engagement manifeste. A la fin de 2004, deux journalistes au volant d'un 4 x 4 bringuebalant pouvaient ainsi parvenir dans un village en flammes situé à 40 kilomètres de Nyala (Sud-Darfour) avant des Casques blancs dotés d'une vingtaine de véhicules tout-terrain dernier cri et de trois hélicoptères. Au printemps 2007, nous avons vainement traqué une patrouille censée escorter, en lisière d'un camp de déplacés, les femmes en quête de bois de chauffage, puis imploré avec un égal insuccès un convoi de l'UA d'intervenir dans un face-à-face orageux entre des janjawid et des villageois accusés de vol de chameaux.

Qu'en sera-t-il demain? Fruit d'une longue empoignade avec Omar el-Béchir, la résolution 1769 du Conseil de sécurité prévoit le déploiement prochain, au Darfour même, d'une force hybride Unionafricaine-Nations unies de 26 000 hommes, baptisée Minuad, qui a officiellement pris le relais de la Muas le 1er janvier 2008. Et ce après la mise en place supposée imminente, mais ô combien laborieuse, dans l'est du Tchad et dans le nord-est de la République centrafricaine, du contingent euro-africain Eufor, appelé à veiller sur la sécurité des réfugiés et des civils. S'agissant de la Minuad, tout porte à croire que les Africains fourniront la quasi-totalité d'une troupe encadrée en partie et financée intégralement - à hauteur de 2 milliards de dollars annuels - par les Occidentaux. Convenons-en, ses premiers pas n'ont nullement dissipé les inquiétudes. Le général nigérian Martin Agwai, commandant de la force hybride, attend toujours les 40 hélicoptères de transport et de combat jugés indispensables. Et, dès le 7 janvier, une colonne de ravitaillement de la Minuad essuyait une attaque dans le nord-ouest du Darfour.

Une trouble indulgence pour certains putschistes
D'autres conflits mettent à rude épreuve le louable précepte selon lequel « c'est aux Africains de résoudre les crises africaines ». A commencer par le cauchemar somalien. Pour l'heure, seuls 1 600 Ougandais patrouillent à Mogadiscio sous l'étendard UA. On est loin des 8 000 hommes promis en février 2007 après l'irruption de l'armée éthiopienne, venue entraver l'avancée des milices islamiques. Et plus encore de l'effectif recommandé par les experts militaires, estimé à 20 000. Que dire, dès lors, de l'ambition affichée en 2004 par le tout nouveau Conseil de paix et de sécurité de l'UA ? Il était question de mettre sur pied à l'horizon 2010 une force de réaction rapide, composée de cinq brigades de 1 500 soldats chacune. Voire, à la même échéance, d'avoir formé et équipé, avec le concours des Etats-Unis, de la Grande-Bretagne et de la France, 75 000 hommes susceptibles de prendre part à des opérations de maintien de la paix.

Sur des terrains moins meurtriers, mais dont l'impact symbolique ne saurait être mésestimé, l'UA pâtit des limites de son acte constitutif. Au risque de tomber dans le piège du "deux poids, deux mesures". La charte maison autorise l'ingérence dans les affaires intérieures d'un pays membre en cas de coup d'Etat et exclut du forum panafricain les despotes parvenus aux manettes par des procédés illégaux. Fort bien. Reste que la quarantaine du Centrafricain Bozizé, pour ne citer que lui, a tourné court. Si la Commission a fait preuve d'une fermeté digne d'éloges envers le clan Eyadéma au Togo, sommé de restaurer l'ordre constitutionnel, elle ménage étrangement le satrape zimbabwéen Robert Mugabe, archétype du putschiste permanent.

Ainsi navigue l'UA. L'union, on le sait depuis des lustres est un combat.
J.E

LRB

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Published by BOMONGO Lucé Raymond - dans POLITIQUE AFRICAINE DE LA FRANCE
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