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2 juin 2006 5 02 /06 /juin /2006 18:26

SYNTHÈSE

En Avril 2006, le Tchad a failli basculer à nouveau dans la guerre civile. Les opérations militaires menées par les différents groupes armés d’opposition et la réponse des forces gouvernementales ont créé une insécurité sur la zone frontalière avec le Soudan et la République centrafricaine. Bien que l’offensive menée par le Front uni pour le changement démocratique (FUCD) à partir de sa base arrière au Darfur jusqu’aux portes de la capitale Tchadienne se soit soldée par une victoire pour le président Déby, elle n’a véritablement rien réglé sur le front militaire et a souligné la grande faiblesse politique du régime. Le succès de la contre-offensive de l’armée Tchadienne était dû pour une part non-négligeable à l’aide cruciale en logistique et renseignements que lui fournirent ses alliés français du dispositif Épervier. Paradoxalement, cette défaite militaire pourrait inciter les mouvements armés d’opposition à se rapprocher les uns des autres et à débuter une guerre d’usure au nord, à l’est et à la frontière avec la République centrafricaine. La crise semble donc loin d’être résolue et pourrait s’installer dans la durée.

À quelques semaines de l’élection présidentielle, le Président Idriss Déby a dû faire face à des désertions spectaculaires parmi les officiers supérieurs de son armée et au sein de la classe dirigeante. Les tentatives de coup d’état et d’assassinats, tout comme l’incursion du mois d’avril du FUCD visaient à empêcher Déby de briguer un troisième mandat aux élections du 3 mai. Mais après le coup de force militaire qui avait secouru son régime en avril, Déby a emporté ce scrutin controversé dès le premier tour avec 64,67 pour cent des voix.[1] Ces résultats officiels sont toutefois remis en cause par la quasi-totalité des groupes d’opposition. Afin d’éviter un embrasement du Tchad, la France et la communauté internationale se sont toutefois empressées de reconnaître ces résultats, tout en annonçant qu’elles s’attendaient à voir Déby démocratiser son régime durant ce nouveau mandat.

La détérioration de la situation au Tchad n’est pas uniquement due, comme N’Djamena le prétend, au débordement de la crise du Darfour et à l’instrumentalisation par Khartoum de chefs de guerre tchadiens. Elle est également l’expression de la crise politique que traverse le régime semi-autoritaire d’Idriss Déby. La stratégie contre insurrectionnelle utilisée par Khartoum dans la guerre au Darfour, l’implication massive du Tchad, officielle et officieuse, dans ce conflit et l’absence d’espace politique ont abouti dans ce dernier pays à une expression par les armes des divergences politiques. Les liens de plus en plus profonds entre la guerre au Darfour et les affrontements au Tchad soulignent la convergence des deux crises et donc la difficulté croissante de les régler indépendamment l’une de l’autre.

L’arrivée d’Idriss Déby au pouvoir en 1990 augurait de nouveaux espoirs. La politique régionale de la Libye se normalisait et la fin de la guerre froide permettait l’émergence du multipartisme. Mais la culture de parti unique et la volonté de contrôler le champ politique ont eu raison des aspirations populaires exprimées lors de la Conférence nationale souveraine de 1993. Si le multipartisme existe, les institutions démocratiques ont été largement vidées de leurs sens. Les élections de 1996 et 1997 furent caractérisées par des fraudes, celles de 2001 et 2002 tournèrent à la farce.

Les seize années de pouvoir de Déby furent marquées par des tentatives de coups d’État et par des rébellions vite noyées dans le sang ou contenues par l’expulsion de ces groupes vers la République centrafricaine et le Soudan. Le Tchad a donc connu une paix relative mais jamais la réconciliation. Une remise à plat du contrat social aurait réduit le pouvoir des groupes dominants militairement et ouvert un processus politique incontrôlable par Idriss Déby.

La crise actuelle s’inscrit dans un triple contexte: une crise fiscale due au détournement systématique et à grande échelle des revenus de l’État, ce qui engendre une crise sociale sans précédent alors même que les revenus pétroliers devraient permettre à la population tchadienne de mieux vivre; une radicalisation des oppositions au sein des sphères dirigeantes liées à la succession d’Idriss Déby; et la guerre du Darfour, devenue un conflit transnational à cause de l’implication massive d’officiels Zaghawa (l’ethnie du président) qui offrent aux dissidents darfouriens un sanctuaire et l’aide militaire nécessaire à leur combat.

Khartoum et N’Djamena ont parié sur leurs rébellions respectives et ont ainsi créé les conditions du conflit actuel. L’opposition armée tchadienne a rendu des services à Khartoum, alors que les insurgés darfouriens ont prêté main forte à l’armée tchadienne dans les combats d’avril dernier dans l’est et le sud du Tchad.

L’opposition armée tchadienne reste profondément divisée, et ce davantage par les personnalités qui la dirigent que sur les projets qu’elles proposent. En mai 2006, trois groupes semblaient significatifs. Le Front uni pour le changement démocratique, dirigé par Mahamat Nour, qui bénéficiait d’un appui soudanais fort. Les groupes Zaghawa dissidents, fédérés sous l’égide du Rassemblement des forces démocratiques (RAFD) et dirigés par Timan Erdimi, ancien directeur de cabinet de Déby. Enfin, le Mouvement pour la démocratie et la justice au Tchad (MDJT), fondé en 1998, qui opère dans l’extrême nord à la frontière avec la Libye et est commandé par Mahamat Choua Dazi.

Plus d’une vingtaine d’autres groupes qui n’appartiennent pas à ces coalitions prétendent également être actifs sur le terrain militaire mais semblent l’être surtout sur Internet. Cette opposition armée ne reflète toutefois que les aspirations de groupes minoritaires ou marginaux de la population. Un changement de régime par les armes, dans un tel contexte, n’apporterait aucune garantie de stabilisation et d’ouverture démocratique.

Le Tchad compte environ 70 partis politiques. Certains ont été créés de toute pièce par le pouvoir pour diviser ses opposants. Les plus importants sont réunis depuis 2002 au sein de la Coordination des partis politiques pour la défense de la constitution (CPDC). La société civile a aussi commencé à s’organiser, grâce aux mobilisations nationales et internationales autour de la question épineuse de la gestion des revenus pétroliers et autour du dossier des droits de l’homme; les syndicats jouent un rôle significatif. Il faudrait également citer une opposition civile en exil dont la représentativité ne peut être mesurée.

L’aspiration la plus partagée aujourd’hui par la population tchadienne est le retour de la sécurité (en particulier la fin du harcèlement par la police et les militaires à toute heure et en tout lieu) et un dialogue national qui permette une ouverture politique, le retour des oppositions armées (ou leur perte de légitimité) et des élections transparentes.

Nairobi/Bruxelles, le 1er juin 2006


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