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30 juin 2006 5 30 /06 /juin /2006 17:38
  FOCUS SUR L'ACTUALITÉ

Fiction électorale en Côte d'Ivoire,
(Le Monde 30/06/2006)
( 30/06/2006)


Tout le monde en est convaincu mais personne n'ose l'avouer : il n'y aura pas d'élection présidentielle fin octobre en Côte d'Ivoire. Trop de retard a été pris ; trop d'obstacles subsistent dans le pays coupé en deux depuis près de quatre ans. Il faudra reporter le scrutin d'un ou deux mois selon un scénario optimiste, plus vraisemblablement d'une année voire davantage. La première hypothèse ne serait pas catastrophique ; l'autre pose la question du maintien à son poste du chef de l'Etat, Laurent Gbagbo.

Par peur du vide, la communauté internationale n'en continue pas moins à maintenir la fiction d'une élection à l'automne, conformément au calendrier fixé par les Nations unies. En témoigne le communiqué publié le 23 juin à l'issue de la dernière rencontre du Groupe de travail international (GTI), le club où se retrouvent chaque mois les acteurs africains et occidentaux - dont la France - chargés par l'ONU d'ausculter et de soigner une Côte d'Ivoire malade.

Certes, dans leur dernier bulletin de santé, les bons docteurs évoquent leur "préoccupation" face à un processus électoral qui piétine, mais, effrayés par leur audace, ils parlent quelques lignes plus loin des "progrès réalisés" et soulignent leur "satisfaction". La tonalité générale du communiqué final reste vague, incertaine comme si la communauté internationale n'osait pas tirer les conséquences de la mauvaise volonté de leur patient. Elle est pourtant manifeste.

Connu sous le sigle de DDR, le programme de Démobilisation, désarmement, réinsertion des forces armées et des milices n'a pas commencé. Seul un "pré-regroupement" est amorcé.

Il est encore symbolique. Au lendemain du GTI, des responsables des Forces nouvelles (les anciens rebelles) ont ainsi fait visiter à la ministre française déléguée à la coopération, Brigitte Girardin, un camp de "pré-regroupement" proche de Bouaké, leur "capitale", qui faisait songer à un décor rapidement bricolé. Les quelques dizaines de soldats et de gendarmes cantonnés dans les bâtiments semblaient n'être que de passage.

L'élaboration de listes électorales fiables et incontestables n'est pas plus avancée. Les rares opérations de recensement organisées jusqu'à présent - on parle joliment à leur sujetd' "audiences foraines" - n'ont permis d'ajouter que 3 000 noms d'électeurs au corps électoral. Le chiffre est dérisoire quand il est comparé aux 3 millions d'électeurs nouveaux attendus pour peu que les "audiences foraines" aillent à leur terme.

Or le temps presse. Si l'élection présidentielle doit avoir lieu le dernier dimanche d'octobre, il faudrait publier dans un mois les listes électorales. Le code électoral l'exige. Comment mener à bien, d'ici fin juillet, une opération aussi lourde et politiquement sensible quand le travail de recensement n'a pas encore vraiment commencé ? C'est impensable. Une modification du code électoral est à prévoir.

Le président Gbagbo et son entourage portent une large part de responsabilité dans le retard qui s'accumule. Favorables à une élection présidentielle mais soupçonnés de chercher à en manipuler les règles, ils mènent contre le GTI une sorte de guérilla politique permanente.

Pendant des mois, ils ont contesté la composition de la commission électorale indépendante (CEI), qu'ils jugent trop indocile. Et lorsqu'une résolution du Conseil de sécurité de l'ONU a officialisé, en janvier, la fin du mandat des députés, les proches de M. Gbagbo n'ont eu de cesse de torpiller la décision. Le Parlement leur était acquis. Ils entendaient le conserver. Brandissant la Constitution dans une main, de l'argent dans l'autre, ils ont en partie réussi leur opération. Les députés de l'opposition sont de retour. Mais le gouvernement acceptera-t-il de leur soumettre des textes de loi ?

Repousser en fin d'année le scrutin présidentiel ne prêterait pas à conséquence. En revanche, si le Conseil de sécurité de l'ONU, sur recommandation de l'Union africaine (UA), fixe une échéance plus lointaine, se posera la question des institutions. Autrement dit, qui dirigera la Côte d'Ivoire pendant la période intérimaire ? Reconduire le président en exercice serait périlleux. L'homme est contesté à l'intérieur comme à l'extérieur du pays. Mal élu, il fait figure de président en sursis. Son mandat officiel est arrivé à échéance en octobre 2005, et il ne doit qu'aux Nations unies d'être encore en poste.


REFUS D'UNE SOLUTION INTERMÉDIAIRE


Pour sortir de l'impasse des diplomates préconisent d'opter pour le modèle libérien : fin octobre, la Côte d'Ivoire serait mise sous tutelle de l'ONU comme le fut le Liberia au lendemain du départ du président Charles Taylor. Cette solution radicale a peu de chances d'être retenue. Elle coûterait une fortune en hommes (casques bleus, fonctionnaires onusiens...) et en argent. Surtout, la Côte d'Ivoire n'est pas comparable au Liberia. L'Etat est affaibli mais présent. L'économie ivoirienne est en crise, mais elle existe.

D'où l'idée d'un scénario "à la congolaise". Depuis cinq ans au Congo Kinshasa, le pouvoir réunit tous les anciens chefs de guerre dans le cadre d'une cohabitation élargie. La recette a fait ses preuves puisque, fin juillet, des élections générales vont avoir lieu. Revers de la médaille, le système nourrit l'immobilisme. Le Congo Kinshasa vivote. Aucune réforme n'a été entreprise. L'Etat est aux abonnés absents. Les Ivoiriens, dont les conditions de vie ne cessent de se dégrader, méritent mieux.

Dernière solution, placer à la tête du pays un homme ou une équipe restreinte - des technocrates - qui s'engageraient à ne pas briguer de mandat avant plusieurs années. L'actuel premier ministre, Charles Konan Banny, est le mieux placé pour incarner cette troisième voie : il dirige le gouvernement, mais, à la demande des Nations unies, il a déjà accepté de faire une croix - sans doute provisoire - sur ses ambitions présidentielles.

Cette solution intérimaire a les faveurs de nombre de chancelleries, mais elle se heurte, notamment, au niet du président Gbagbo, candidat déclaré à sa propre succession. Les déclarations récentes du chef de l'Etat - "Notre président ne sera pas nommé comme un gouverneur, par un autre pays" ; "Le sort de la Côte d'Ivoire se décide en Côte d'Ivoire par le peuple de Côte d'Ivoire" - ne laissent aucun doute sur son refus d'une telle solution intermédiaire.

Début juillet, le secrétaire général des Nations unies, Kofi Annan, sera à Banjoul, en Gambie, pour participer au sommet de l'Union africaine. La Côte d'Ivoire sera au menu des discussions entre chefs d'Etat. Peut-on imaginer qu'une recette miracle en sortira ?

Jean-Pierre Tuquoi
Article paru dans l'édition du 30.06.06

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Published by JEAN PIERRE TURQUOI - dans POLITIQUE
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