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25 octobre 2006 3 25 /10 /octobre /2006 00:25
Interview : Guillaume Soro, SG des Forces Nouvelles : “Pourquoi Gbagbo ne peut pas nous faire la guerre”
(Le Patriote 24/10/2006)


Invité de la télévision burkinabé samedi Guillaume Soro leader des forces nouvelles (ex-rebellion ivoirienne) a fait un large tour d’horizon de l’actualité politique nationale et internationale. L’intégralité d’une interview-vérité.

Q : A l’époque, il semble que vous étiez très proche de la famille Laurent Gbagbo. La FESCI, à un moment donné, était un mouvement affilié à l’opposition. Si cela est vrai, pourquoi avez-nous donc tourné le dos à cette famille.
GS : Disons qu’à l’époque, en 1991, il ne faut pas se cacher les choses, Laurent Gbagbo, en faisant intrusion sur la scène politique, s’était positionné comme l’homme du changement. Il venait comme un homme de gauche, défenseur des valeurs démocratiques. A l’époque, le mouvement étudiant épousait ce même idéal. Et c’est comme cela que nous nous sommes retrouvés ensemble dans la rue, pour revendiquer la démocratie. En son temps, c’était le président Félix Houphouët-Boigny qui était à la tête de l’Etat. Père fondateur de la Nation ivoirienne, il était déjà à sa quarantième année de gouvernance en Côte d’Ivoire. Et vous savez qu’à l’époque, il y avait le système des partis uniques. Déjà, à notre avis en 1999, il était inacceptable pour un pays comme le nôtre d’être dans le système du parti unique. Nous nous sommes battus ensemble. Je dois reconnaître qu’effectivement il y a eu une proximité entre Monsieur Gbagbo et moi-même. Nous avons été amenés, dans le cadre d’une plate-forme large de la gauche ivoirienne, à analyser la situation ivoirienne. Et nous avons été très proches. Malheureusement, je suis de ceux qui ont été totalement désillusionnés et choqués de voir que les valeurs de la gauche que nous avons défendues et réclamées ensemble sont foulées aux pieds par M. Laurent Gbagbo. Il s’est progressivement écarté de toutes ces valeurs que nous souhaitions voir réaliser sur le plan politique. Jusqu'au point où il embouche le discours de l’ivoirité. Pour nous, cela est totalement intolérable et inacceptable dans notre pays. C’est l’ivoirité qui nous a divisé.

Q : Nous reviendrons sur l’ivoirité. Mais, vous avez écrit un livre qui est intitulé : « Pourquoi je suis devenu rebelle : la Côte d’Ivoire au bord du gouffre». Dites-nous pourquoi un jeune étudiant comme vous se voit obligé de prendre les armes. Que s’est-il passé ?
GS : Il y a deux choses. D’abord le mot "rebelle". Ce mot ne m’échappe pas. Qu’on m’appelle "leader des Forces nouvelles" ou de la rébellion, tous ces termes me conviennent. C’est aujourd’hui qu’on essaie de galvauder le mot "rebelle". Le mot "rebelle" a son côté noble. Georges Washington, aux Etats-Unis, était appelé "rebelle", parce qu’il s’était rebellé contre l’empire mère qui était alors la Grande-Bretagne. La rébellion n’a donc pas forcement une connotation péjorative. Ce n’est donc pas un mot qui me choque. C’est d’ailleurs pourquoi j’ai tenu à ce que le public retienne le titre de ce livre où j’ai expliqué, en partie, pourquoi je suis devenu rebelle. Pour venir à votre question, l’explication est toute simple. Un Etat est organisé de telle sorte que lorsque vous êtes victime d’une injustice, l’Etat répare cette injustice. Cela, à travers les juges et les juridictions. Quand une population est vexée ou frustrée, il y a des moyens légaux qui permettent, à la population, d’exprimer sa colère. Mais, quand dans un Etat, tous ces mécanismes et les rouages de l’Etat ne permettent plus l’expression démocratiques et la libre expression, cela pose un problème. Il se trouve malheureusement que, dans mon pays en Côte d’Ivoire, depuis la mort du président Houphouët, de nouveaux dirigeants qui voulaient confisquer le pouvoir d’Etat ont commencé à tirer en nous les vilains sentiments tels que la xénophobie, la discrimination, etc… De sorte que, du jour au lendemain, nous tous qui étions allés à l’école avec des jeunes bété, baoulé et autres, on a commencé à nous indexer par nos noms. Quand vous vous appelez par exemple "Ouattara Wossoro" en Côte d’Ivoire, vous devenez systématiquement un étranger. Et quand vous avez le malheur de porter un boubou, vous êtes taxé de musulman ou d’étranger. A partir de là, la situation de la Côte d’Ivoire, à l’évidence, ne pouvait que conduire à l’impasse actuelle. J’ai moi-même vécu une expérience que j’ai citée dans le livre. Je revenais, un soir, d’une visite amicale, lorsque j’ai été intercepté sur l’autoroute du pont De Gaulle à Abidjan. Le policier qui a arrêté le véhicule, dans lequel j’avais pris place avec un jeune ami d’ethnie bété, dès qu’il a vu ma carte, s’est tout de suite énervé. Et il a reproché au jeune bété de faire chemin avec un jeune étranger mossi. Des gens qui veulent venir arracher leur pays. A partir de là, j’ai compris que, dès l’instant où l’ivoirité n’était qu’un concept, et que du jour au lendemain, l’ivoirité avait sa réalité concrète, dans le fait que des hommes armés, des policiers, pouvaient taxer un citoyen du fait seulement de son nom, d’étranger ou de mossi ; j’ai compris alors que la situation était devenue grave et dangereuse. Quand les élections de 2000 ont été biaisées par feu le général Robert Guéi, qui a consacré l’exclusion de bon nombre de candidats surtout ceux du Nord, j’ai compris que malheureusement la Côte d’Ivoire s’était engagée dans une voie sans issue. Je peux même vous dire qu’à l’occasion de ces élections, quand Monsieur Laurent Gbagbo s’est proclamé président et que le peuple a voulu insister pour appliquer son droit le plus souverain qui était de choisir ses dirigeants, on a envoyé des gendarmes pour aller les massacrer. Dès lors, ma décision était prise. Il n’était plus question de sortir les gens dans les rues et de rencontrer des balles de Kalachnikovs. Il fallait aller à l’équilibre des rapports de forces sur le terrain. Je me suis dit que si d’aventure, on devrait demander, aux gens, d’aller marcher et que les gendarmes devraient tirer sur ces populations, il faut qu’elles soient en mesure de se défendre. Je pense que c’est dans ces environs qu’il faut tirer l’origine de ma décision d’entrer en rébellion contre un régime cynique qui veut s’accaparer du pouvoir.

Q : On a le cas du Congo (ex-Zaïre) où M. Etienne Tshisékédi a préféré, malgré les difficultés du moment, rester dans une opposition politique non armée. N’est-ce donc pas un raccourci que vous avez pris ?
GS : Je pense que cela dépend des options des uns et des autres. Que M. Tshisékédi soit resté dans l’opposition dite non armée, cela n’a pas empêché le Zaïre de connaître une rébellion. Ce qui est en cause, c’est de savoir si le principe démocratique est respecté dans notre pays. Malheureusement, quand vous avez en face un régime qui a pour programme de gouvernement la catégorisation des Ivoiriens, il faut dire qu’il y a un problème.

Q : La Côte d’Ivoire est divisée depuis 4 ans. Que ressentez-vous en voyant votre pays dans un tel état ?
GS : Personne ne peut se féliciter d’aller à la guerre. C’est l’ultime étape du désespoir d’un peuple. Et c’est ce qui s’est passé en Côte d’Ivoire. Vous avez des jeunes Ivoiriens qui ont décidé de prendre des armes pour réclamer le droit de vivre sur la terre de leurs ancêtres. On peut ne pas avoir de l’argent, mais ce qu’on ne peut pas négocier, c’est sont identité. Et nous ne pouvons pas accepter d’entrer dans la compromission de notre identité. Ce que nous demandons, c’est de vivre sur le sol ivoirien qui nous appartient aussi. Il est vrai que la Côte d’Ivoire connaît une situation de partition depuis 2002 qui ne réjouit personne. C’est pourquoi nous, nous sommes inscrits dans la dynamique politique pour dire qu’il faut une solution pacifique à la crise que nous vivons. C’est ce qui fait que, par exemple, nous avons décidé de ne pas aller à la cessession. Nous n’avons pas décidé de nous retirer du "national" qui est la Côte d’Ivoire.
Cela est important car d’autres l’auraient fait. Bien que contrôlant 60% du territoire, nous avons continué à préserver l’intégrité du territoire et à demeurer dans la nation ivoirienne. L’hymne chanté à Abidjan est le même à Bouaké.

Q : Par votre position au Nord, on dit que vous avez des soutiens dans des pays voisins comme le Burkina et le Mali. On dit même que le président Compaoré est un de vos parrains.
GS : Ce sont des accusations fallacieuses qui ne sont pas fondées. Je me rappelle une tactique classique de tous les régimes. Quand ils sont face à des difficultés, le plus facile est de trouver des voisins coupables. Aujourd’hui, je suis surpris que Gbagbo, qui en ses temps d’opposition, était accusé d’être financé par Kadhafi, lui accuse aujourd’hui Blaise Compaoré d’être le parrain de la rébellion. Si la situation n’était pas aussi grave, on pouvait continuer d’en rire. Blaise Compaoré n’a pas besoin de dire, aux citoyens ivoiriens, que si on est en train de déchirer vos cartes d’identité, il faut vous battre. Il ne faut pas que les Ivoiriens attendent Blaise Compaoré pour leur donner ce conseil. Tantôt c’est Blaise Comparé ou c’est Wade ou encore Obasanjo. En fin de compte, ça frise le ridicule.

Q : Mais, comment financez-vous vos troupes ?
GS : Souvent, lorsque la volonté est là, vous n’avez pas besoin de milliards. La différence entre la rébellion ivoirienne et d’autres rébellions, c’est qu’elle n’est pas en quête du pouvoir pour le pouvoir. C’est en cela que la rébellion ivoirienne est, par exemple, différente de celle du Libéria et de bien d’autres. Nous, nous sommes venus pour revendiquer le droit d’être des citoyens libres dans notre pays. Et quand vous venez promouvoir de telles valeurs, vous avez le soutien des populations. Ces populations sachant la noblesse de notre combat nous ont beaucoup apporté leur soutien.

Q : On dit que les 60% que vous contrôlez sont une zone sinistrée.
GS : Je vais vous dire que la situation n’est pas facile. Je ne vais pas vous faire de la démagogie pour dire que, parce que la rébellion est dans le nord, alors c’est le luxe. Ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Mais, il faut aussi dire que nous, nous sommes organisés de telle sorte que le minimum soit assuré. Vous pouvez convenir, avec moi, que dans le Nord de la Côte d’Ivoire, il n’y a pas encore de famine déclarée. Cela veut dire au moins que les gens ont la pitance quotidienne. Il n’y a pas de longs fils pour aller prendre la nourriture que distribuerait les organisations ou organismes d’aide. Je veux dire qu’il y a un minimum qui est fait. C’est vrai qu’il y a beaucoup de difficultés. Surtout la fermeture des banques qui nous préoccupe énormément. Nous sommes en train de travailler dans ce sens. Et je peux vous assurer qu’un minimum est fait pour instaurer un équilibre économique et une certaine stabilité viable qui permette, aux populations, de continuer d’y vivre et de vaquer à leurs occupations de façon normale.

Q : La semaine dernière, il y a un opposant burkinabé qui disait, au cours de cette même émission, que les rebelles ivoiriens narguaient un peu les populations du Burkina, avec leurs belles voitures et leurs belles villas. Et qu’il y a même eu des moments où certains cortèges ont écrasé des civils. Quelles réactions ?
G.S. : Je pense qu’il n’ y a pas de commentaires particuliers. Il est évident qu’une situation de rébellion n’est pas aisée à gérer. Diriger un parti politique, c’est difficile. Mais diriger une rébellion, c’est mille fois difficile. Il est vrai qu’après le 19 septembre 2002, certaines brebis galeuses et des éléments incontrôlés, par des manœuvres peu tolérables, ont pu nuire à l’image de marque des Forces Nouvelles. C’est vrai qu’à un moment donné, on m’a signalé que certains de nos éléments étaient trop vus dans les capitales burkinabés et maliennes. Ce sont des choses à déplorer et à condamner. Et d’ailleurs, nous avons pris un certain nombre de mesures pour que ce genre de dérives n’arrive pas. Si nous sommes venus nous battre, pour la démocratie et pour des causes aussi nobles, il faudrait qu’on soit un exemple. Il est vrai aussi que, dans ce genre de situation, il y a des gens qui profitent par opportunisme. Cela est regrettable et je me bats contre ça. Les peuples burkinabé et maliens doivent comprendre le leadership des Forces nouvelles. Il ne faut pas que ce genre de dérives occulte l’idéal qui doit demeurer la volonté de combattre pour la démocratie en Côte d’Ivoire.

Q. : Mais avez-vous intérêt à ce que cette crise s’estompe ?
G.S. : Je suis très pressé à ce que la crise finisse. Parce que, dans ce combat, on m’a volé ma jeunesse. J’aurais bien voulu aussi être comme tous les jeunes, aller ça et là dans les cinéma et autres boîtes de nuit. Mais, je ne peux plus le faire. Et je vais vous dire qu’on ne se complait pas dans une telle situation. Je peux aussi vous dire qu’en tant que Guillaume Soro, je n’ai pas à donner la rébellion pour être une icône politique en Côte d’Ivoire. Quand j’étais à la tête du mouvement étudiant, j’avais déjà été élu "l’homme de l’année.
Bien au contraire, j’ai perdu les sympathies parce que je suis à la tête de la rébellion. Quand la guerre sera fini, chacun aura sa voie. C’est Gbagbo qui ne veut pas de la fin de la guerre. Il sait qu’il ne serait plus rien. Nous, par contre, nous avons notre avenir devant nous. Nous avons intérêt à aller vite à la paix.

Q : Parlant du fameux charnier de Yopougon et des violations des droits de l’Homme, dites-nous si tout cela relève du passé ?
G.S : Quand nous sommes venus, nous avons mis un point d’honneur au respect des droits de l’Homme. L’une des causes de la guerre en Côte d’Ivoire, est l’impunité. C’est parce que le charnier de Yopougon n’a pas été traité correctement et les responsables n’ont pas été punis que nous en sommes arrivés là. L’impunité a favorisé la recrudescence des violations des droits de l’Homme. Nous sommes venus en réaction à cela. Quand il y a la guerre, malheureusement, il y a des morts. Cela, nous le déplorons. Mais, entre la politique de planification des tueries des escadrons de la mort de Gbagbo et quelques dérapages qui ont pu avoir lieu au Nord, il n’y a pas de comparaison. Je suis celui qui collabore avec les Nations Unies chaque fois qu’il y a des cas de violation des droits de l’Homme dans nos zones. J’ai déjà dit que nous sommes responsables. Les récents rapports des Nations Unies montrent qu’il y a un effort au Nord plus qu’au Sud. Chacun répondra des actes posés en dehors du cadre de la guerre.

Q : Après le 30 octobre, que se passera-t-il en Côte d’Ivoire ?
G. S : Nous avons été clairs sur la question. Nous avons demandé et nous continuions de demander, à la communauté internationale, de prendre des mesures courageuses. Nos propositions sont de dire qu’il faut suspendre la Constitution ivoirienne. Elle est mauvaise. C’est elle qui est à l’origine de la guerre.

Q : Elle a pourtant été votée par l’ensemble des Ivoiriens ?
G. S : Je n’ai pas voté cette Constitution. Le peuple ivoirien n’a pas voté cette Constitution. Il y a eu 73% d’abstention lors du Référendum constitutionnel organisé en 2000 sous un régime militaire. Elle ne peut pas être consensuelle. A supposer même qu’elle fut consensuelle, mais le fait qu’elle regorge des articles confligènes, nous demandons qu’il faut la suspendre. Elle consacre l’ivoirité et la ségrégation entre les Ivoiriens. Ensuite, une Constitution qui a "fait" la guerre ne peut pas envoyer la paix. Entre temps, nous avons estimé qu’il fallait adopter un Acte constitutionnel de transition qui permette d’organiser les pouvoirs en Côte d’Ivoire. Ceci dit, nous considérons que Gbagbo ne peut pas continuer d’être le chef de l’Etat. Même la Constitution dont il se prévaut, ne le lui permet pas. Le peuple de Côte d’Ivoire est souverain et il élit le président de la République pour cinq ans. Pas plus. Le mandat électif de Gbagbo est arrivé à échéance le 31 octobre 2005. Dès lors qu’il n’est plus oint par les urnes, nous considérons qu’il doit être mis de côté. En plus, Gbagbo est candidat aux élections. Il doit être mis de côté pour que nous ayons une transition à la libérienne.

Q : Est-ce réaliste de mettre Laurent Gbagbo de côté ?
G.S : Bien sûr. Pensez-vous que si on avait demandé, à Charles Taylor, de quitter le pouvoir et qu’on attendait son humble avis, il l’aurait fait ? Non. Ou la communauté internationale choisit de protéger un individu ou elle choisit de mettre fin aux souffrances du peuple. Il s’agit de sauver le peuple ivoirien et non un individu. C’est pourquoi, nous avons fait cette proposition. La CEDEAO s’est réunie et selon ce que nous apprenons, elle aurait reconduit le mandat de Gbagbo (l’interview a été réalisée avant Abuja, ndlr).

Q : Vous êtes déçu de la CEDEAO ?
G.S : C’est un mot trop fort. Mais en même temps, je considère qu’il ne revient pas à la CEDEAO de venir enlever Gbagbo. C’est au peuple ivoirien de prendre ses responsabilités.

Q : Vous appelez à un soulèvement populaire ?
G.S : Cela ne doit pas vous surprendre de ma part. Quand quelqu’un a déjà pris les armes, ce n’est pas un soulèvement populaire qui serait une grosse affaire pour lui. Ce qu’il faut que les Ivoiriens comprennent, c’est que ni la CEDEAO, ni l’UA, ni l’ONU ne viendront résoudre les problèmes des Ivoiriens à leur place. Il est aussi vrai que, quand nous avons décidé de prendre nos responsabilités, le 19 septembre 2002, par la prise des armes, l’opinion internationale s’est invitée dans le débat. Ils étaient supposés apporter des solutions de paix. De toutes façons, Gbagbo s’arc-boute sur son prétendu mandat pour ne pas faire droit à la paix.

Q : Certains observateurs disent que Gbagbo est un homme rusé, malgré tout…
G.S : Si la ruse consiste à tromper ses partenaires et adversaires, alors je ne pense pas que ce soit une qualité à promouvoir. Laurent Gbagbo n’a pas su conduire les affaires en Côte d’Ivoire. En 1990, il y a eu une mutinerie de l’armée ivoirienne. Le Président Houphouët a appelé les jeunes mutins pour négocier avec eux. Plusieurs ministres avaient quitté le pays. Houphouët, malgré l’opposition de ses Généraux a rencontré les militaires, mu par l’esprit de la patience et de la sagesse. Houphouët a résolu leurs problèmes et ils sont sortis du Palais en scandant « Houphouët, Président ». En 2002, une mutinerie éclate à Abidjan. Gbagbo est en Italie. Les soldats sortent dans la rue, il y a des tirs. Les « Zinzin » et « Bahefoué » réclament d’être réintégrés dans l’armée. Depuis l’Italie, où il se trouvait, Gbagbo déclare la guerre aux militaires. Ils n’avaient pas d’autres choix que de se battre. C’est ce qui va conduire à la rébellion et à la partition de fait du pays. Deux situations similaires, deux chefs d’Etat qui n’ont pas la même approche et voilà que la Côte d’Ivoire est divisée en deux.

Q : Ne peut-on pas dire que la mainmise sur les FANCI est l’un des points forts du régime Gbagbo ?
G.S : Vous avez une armée qui n’en a jamais été véritablement. Depuis son arrivée au pouvoir, Gbagbo l’a tribalisée à outrance. L’armée, à mesure que le temps passe, s’est disloquée. Le Général Doué Mathias est aujourd’hui dans la clandestinité avec beaucoup d’autres officiers. Mangou Philippe est là, mais il est évident que Gbagbo ne compte que sur les miliciens et sur sa garde prétorienne. Je pense qu’il n’y a pas de cohérence dans cette armée. Quand les militaires sont dépossédés de leurs armes au profit de la frange tribale de l’armée, il est évident qu’il maîtrise l’armée alors qu’en réalité, elle est majoritairement contre la guerre.

Q : On a entendu Doué menacer de descendre sur Abidjan. Vous également, vous le dites au cas où la Licorne partirait ? Avez-vous les moyens de le faire ? N’est-ce pas de la surenchère ?
G.S : Nous sommes loin de faire de la surenchère. Surtout dans une situation aussi délétère. Le 4 novembre 2004, Gbagbo, avec la complicité active ou passive de la France, a eu l’accord d’attaquer le Nord de la Côte d’Ivoire. Le 4 novembre, alors qu’il avait une armée plus ou moins cohérente et qu’il avait une aviation, il lance les avions Sukhoï à l’assaut de Bouaké. Les troupes terrestres sont lancées. Nous réussissons à les contenir et à les repousser. Le 5 novembre, c’est le même scénario. Nous les repoussons au-delà de la ligne de confiance. Le 6, vous avez appris ce qui s’est passé. C’est ce que j’appelle une bataille à tuer les autres batailles. En réalité, quand les deux premiers jours, Gbagbo a échoué, il y a eu du découragement et la démobilisation au sein de ses troupes. Certaines mauvaises langues ont prétendu avoir vu des Français combattre aux côtés de la rébellion. Ce qui est totalement faux. C’est peut-être ce qui a incité les bombardements du camp militaire français. C’est pour vous dire qu’en 2004, Gbagbo nous a attaqués, il n’a pas pu prendre la suprématie. Même pas un centimètre carré. Ce n’est pas aujourd’hui où son armée est au plus mal et au plus bas qu’il pourrait nous battre.

Q : Il a eu le temps de s’armer, qui sait ?
G.S : Ah non ! En 2004, il avait une aviation. Maintenant, il n’en a plus. En 2004, il avait des officiers qui avaient du mérite. Il n’en a plus. Il avait des armes lourdes. Il n’en a plus. Et je sais de quoi je parle.

Q : Vous avez récusé la médiation sud africaine. Mbeki n’est plus crédible, à vous entendre.
G.S : Un médiateur ne peut conduire à bien sa mission que s’il bénéficie de la confiance de l’ensemble des acteurs. Thabo Mbeki ne nous inspire plus confiance. Il a un parti pris pour M. Laurent Gbagbo.

Q : Avez-vous des exemples précis ?
G.S : Il y en a plusieurs. Quand le 6 novembre 2004, l’armée française a détruit l’aviation de Laurent Gbagbo, Thabo Mbeki s’est rendu à Yamoussoukro et a versé des larmes en découvrant "les cadavres" des Sukhoï. Cela a choqué les Ivoiriens. Ces avions symbolisent, au Nord, la mort et la désolation. Etait-il indiqué d’aller verser des larmes et oublier la mémoire des Ivoiriens qui ont perdu leur vie par la faute de cette aviation ? Nous n’avons pas pu pardonner et admettre cela à Thabo Mbeki. Deuxièmement, quand nous sommes allés en Afrique du Sud pour entamer les négociations avec Mbeki, il nous a dit ceci : « Il y a un problème Ivoiro-ivoirien et il y a un problème entre la Côte d’Ivoire et la France ». Ce qui voulait dire qu’il s’était déjà laissé séduire par le discours opportuniste et démagogique de Gbagbo qui prétendait être un résistant panafricain qui combat l’impérialisme. Tout le monde sait par contre que Gbagbo a pris le pouvoir avec le soutien actif du gouvernement de Jospin. Gouvernement de gauche qui, à l’époque était avec lui dans l’Internationale socialiste. Gbagbo, jusqu’à ce jour, continue de concéder toute l’économie de Côte d’Ivoire à la France alors qu’il crie sur tous les toits qu’il est contre ce pays et qu’il demande son départ de la Côte d’Ivoire. Ceci est totalement ridicule.

Q : Mbeki a réussi, malgré tout, à faire accepter la candidature de Ouattara. C’est un point positif à mettre à son actif.
G.S : Je n’étais pas d’accord avec la façon dont la question de la candidature de M. Ouattara a été traitée par les accords de Pretoria. L’accord de Marcoussis était très clair. Il a dit que la Constitution ivoirienne était mauvaise et qu’il fallait la réviser. Entre notre proposition de suspendre la Constitution et celle de Gbagbo de la maintenir, Marcoussis a trouvé le compromis en préconisant qu’il fallait la réviser. En d’autres termes, qu’il fallait en réviser certains articles inacceptables. Et notamment, l’article 35 qui excluait de fait des citoyens Ivoiriens à la course à la présidentielle. Au lieu d’aller courageusement à la révision, M. Mbeki a proposé que Gbagbo use de l’article 48 de cette même constitution pour permettre à tous les signataires qui le désirent, d’être candidats. A première vue, c’est une avancée. Mais à mon avis, la question de la révision de la Constitution reste intacte. Notre problème à nous, Forces Nouvelles, n’était pas un problème de candidature. Mais plutôt d’Identité et de citoyenneté.

Q : N’êtes vous pas vous-même candidat ?
G.S : Nous sommes venus pour rectifier une situation. Je ne suis pas candidat pour des convictions personnelles. Si je suis candidat, je fausserais le jeu. Je ne peux pas profiter d’une situation alors que j’ai donné ma parole. Je ne reviendrai pas sur ma parole. Il faut montrer au peuple ivoirien qu’il y a des citoyens qui peuvent dire une chose et respecter leur parole. Il ne faut pas faire comme le Général Guéi qui est venu et qui était supposé balayer la maison et puis après, il a su tellement balayer qu’il a voulu rester. Vous avez vu les conséquences. Les Forces Nouvelles n’enverraient pas un candidat aux élections présidentielles.

Q : Une appréciation du travail que fait l’Union Africaine avec Sassou N’Guesso ?
G.S : J’ai rencontré le président de l’UA à plusieurs reprises. Il a vraiment la volonté de résoudre la crise ivoirienne. Il n’a pas d’agenda caché. Mais, il est victime des atermoiements et de la roublardise de Gbagbo qui, la nuit peut lui dire que « je suis d’accord avec ce que vous proposez » et le lendemain et dire que « je suis totalement contre ». A partir de là, on comprend bien que ça soit difficile pour le Président Sassou d’avancer. Je pense qu’il est aussi victime de la jalousie qui entoure en pareille circonstance la médiation africaine.

Q : Le président Bongo du Gabon a également sa proposition. Il parle de nommer Ouattara Vice-président et vous Premier ministre. Sont-ce des mesures qui vous conviennent ?
G.S : Notre problème n’est pas un problème de poste. La preuve, nous renonçons à faire acte de candidature.

Q : M. Bongo fait fausse route alors ?
G.S : Le mérite de sa proposition était de proposer en de termes clairs la question du cadre institutionnel en Côte d’Ivoire. Ensuite, il a parlé d’Assemblée constituante. Cela veut dire qu’il reconnaît que la Constitution ivoirienne actuelle ne peut être un facteur de progrès pour la sortie de crise. Sur les quatre grandes formations politiques en Côte d’Ivoire, trois avaient félicité Bongo d’avoir fait cette proposition. A notre avis, elle est bonne. On peut en discuter et l’améliorer.

Q : La RDC a opté pour le principe de 4+1, un Président et quatre Vice-présidents. Est-ce une option?
G.S : Le processus au Congo a connu un gros progrès. Ils iront au second tour des élections présidentielles dans quelques jours. C’est une proposition assez bonne. Cette proposition n’est pas assez loin de celle que nous faisons. Nous avons demandé un Président de la Transition avec deux vice-présidents.

Q : A l’avenir, serez-vous candidat à la magistrature suprême de votre pays ?
G.S : Je ne l’envisage pas pour l’instant. On a encore des années de combat politique devant nous. Ma candidature ne doit pas être vue comme une promotion personnelle. Le combat d’obtenir la démocratie pour la Côte d’Ivoire et de régler définitivement le problème des sans papier est une tâche lourde.

Q : Un mot sur votre existence actuelle… L’imaginiez-vous ainsi et comment la vivez vous ?
G.S : Ce n’est pas facile, la responsabilité que nous assumons. C’est extrêmement pénible. Diriger un mouvement armé, n’est pas chose aisée. Il y a des moments de doute. Quand vous êtes face à vous-même dans votre chambre, vous vous demandez si le combat que vous menez, valait la peine. Mais, quand vous sortez et que vous voyez les valeurs pour lesquelles vous vous battez et que les gens vous exhortent à ne pas baisser les bras, vous vous armez de courage pour assumer la responsabilité qui est la vôtre.

Q : Avez-vous peur de la mort ?
G.S : Tout citoyen a peur de la mort. A ce jour, nous avons échappé à tellement de situations périlleuses que nous nous disons que la mort est une constance avec laquelle il faut vivre. Je considère que les peuples Ivoiriens, Burkinabé et Maliens sont les mêmes. Fondamentalement, je suis panafricaniste convaincu. Je considère que l’Afrique n’aura son salut que dans l’intégration régionale. Cela me parait important. Je ne crois pas que le développement soit viable dans le cadre de nos micro-Etats.
(Source tnb)

Retranscrit par Diawara Samou

 

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Published by BOMONGO Lucé Raymond - dans TRIBUNE GOUVERNEMENTALE
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