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28 décembre 2006 4 28 /12 /décembre /2006 01:33
Conférence d’Alliance Sud du 24 novembre 2006 à Berne
« L’Afrique souffre-t-elle de trop d’aide ? »
Jürg Krummenacher, directeur de Caritas Suisse et président d’Alliance Sud
L’Afrique souffre-t-elle de trop d’aide ?
Il est actuellement de bon ton de critiquer l’aide au développement et de la remettre en question.
Ce n’est pas nouveau. La coopération au développement a, tout au long de son histoire, essuyé
des critiques quant à son efficacité. Regardons rapidement cela de plus près.
L’aide publique au développement a commencé en 1920 avec le rassemblement de divers Etats
au sein de la Société des Nations. En 1939 a paru le « Rapport Bruce », qui exigeait une nouvelle
politique de développement. L’ONU a été créée en 1945 et, cinq ans plus tard, les Etats-Unis ont
lancé leur programme élargi d’assistance technique, suite au « Point-Four Programm » du
président Truman. Ce programme a été justifié à l’extérieur par des raisons humanitaires : « Nous
devons aider les pauvres de ce monde à atteindre le même niveau de prospérité que le nôtre »,
estimait Truman.
L’objectif véritable de cette assistance technique était cependant, en réalité, d’empêcher la
propagation du communisme et d’intégrer tous les « peace-loving-peoples » dans le système
capitaliste (dixit le président Truman dans son discours d’investiture du 26 janvier 1949). La
Suisse a participé à cet « Expanded Programm for Technical Assistance » à raison d’un million de
francs par an. Cela, en étant entièrement consciente de la stratégie américaine : « Il s’agit au fond
de gagner les cœurs et les âmes des populations menacées par le communisme, ou tout au
moins, attirées à lui par la misère », écrivait dans un mémorandum Gottlieb Gut, alors secrétaire
de la Division politique du Département politique fédéral. Mais, en fin de compte, l’enjeu était
encore d’un autre ordre, comme le constatait le délégué à la création d’emplois, Otto Zipfel : « La
dimension idéale est pour nous, comme pour d’autres pays, moins importante que l’aspect
commercial, même si on ne peut évidemment pas le dire. »
Ces deux aspects – l’aide au développement comme instrument géostratégique des pays
donateurs, hier dans la lutte contre le communisme, aujourd’hui dans la « guerre contre le
terrorisme », et comme expression d’intérêts économiques propres – ont marqué fortement la
coopération au développement durant des décennies et continuent à l’influencer.
Toutefois, le Conseiller fédéral Max Petitpierre, alors Chef du Département politique, a réussi à
donner une impulsion nouvelle et plus indépendante à l’assistance technique suisse. En 1961, la
pierre angulaire de la coopération suisse au développement proprement dite a été posée avec un
crédit-cadre de 60 millions de francs. En 1965 déjà, soit quatre ans plus tard seulement, un
sondage d’opinion a fait apparaître les premières voix critiques. Le délégué à la coopération
technique de l’époque, August Rudolf Lindt, les a résumées ainsi : « De nombreuses nouvelles en
1, av. de Cour l CH-1007 Lausanne l Téléphone +41 21 612 00 95 l Fax +41 21 612 00 99 l www.alliancesud.ch/politique
poldev@alliancesud.ch
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provenance des pays en développement sont décourageantes. On a suscité des convoitises. Les
succès de l’aide au développement tant vantée ne restent-ils pas maigres ? »
Ce n’est toutefois qu’à partir des années 1980 que l’aide au développement s’est trouvée pour la
première fois réellement sous le feu de la critique, lorsque d’anciens et actifs coopérants au
développement firent part de leurs désillusions devant le manque de succès. Ainsi, en 1985,
Brigitte Erler, rapporteuse au Ministère fédéral allemand pour la coopération économique,
provoqua une vague d’indignations avec son livre L’Aide qui tue (Editions d’en bas, 1987). Il en
alla de même avec Les Nababs de la pauvreté (1989 en anglais, 1991 chez Robert Laffont) du
sociologue, journaliste et spécialiste écossais de l’Afrique Graham Hancock, ainsi qu’avec Et si
l’Afrique refusait le développement ? (L’Harmattan, 1991), où l’économiste et experte du
développement camerounaise Axelle Kabou stigmatise les élites africaines.
Qu’y-a-t-il donc de vraiment nouveau dans la critique actuelle de la coopération au
développement ? Il y a d’abord le fait que cette critique émane principalement d’économistes
(néolibéraux) qui se demandent si l’aide au développement suscite la croissance économique. Un
débat lancé par le rapport de la Banque mondiale Assessing Aid (1998). Contrairement aux
critiques qui ne reconnaissent aucune efficacité à aide, ce rapport conclut que l’aide a un effet
quand elle est octroyée à des Etats qui bénéficient d’un contexte institutionnel et économique
favorable. Ensuite, autre élément de nouveauté, la critique se concentre avant tout sur la
coopération avec l’Afrique.
C’est précisément le thème de la conférence d’aujourd’hui organisée par Alliance Sud et à
laquelle je vous souhaite une très cordiale bienvenue dans ma fonction de président. Je salue
également Madame la Conseillère fédérale, Micheline Calmy-Rey, notre Ministre des affaires
extérieures. Cela nous réjouit infiniment que vous puissiez, Madame la Conseillère fédérale, nous
adresser quelques mots à l’occasion des 35 ans d’Alliance Sud.
« L’Afrique souffre-t-elle de trop d’aide ? » Tel est le titre de notre conférence d’aujourd’hui. Je ne
vais pas anticiper sur ce que diront les intervenantes et intervenants qui prendront position sur
cette question durant la matinée. Permettez-moi cependant quelques remarques sur le débat
actuel sur l’aide au développement. Je suis, pour le dire ouvertement, assez bouleversé par le
niveau, inquiétant, de ce débat. Je ne peux comprendre qu’un professeur économique aussi
renommé que Bruno S. Frey, dans une interview avec la « Neue Luzerner Zeitung », identifie
l’aide au développement « à donner de l’argent ou de la nourriture ». De même, je ne peux suivre
l’économiste du développement américain William Easterly qui, dans le magazine « Bilanz »,
conclut d’une manière simpliste que le Nord a transféré 2'300 milliards de dollars en Afrique ces
50 dernières années, sans que les conditions de vie des populations ne se soient améliorées.
« Bilanz » a manifestement mal rapporté les propos d’Easterly : les 2'300 milliards sont exagérées
en comparaison des 300 à 400 milliards de dollars d’aide que l’Afrique a réellement reçue.
« L’Afrique n’existe pas ». Tel est le titre pertinent d’un livre écrit en 1994 par Georg Brunold,
correspondant de la NZZ en Afrique pendant de longues années. L’Afrique est un continent avec
un territoire énorme – dix fois la superficie de l’Europe – avec une population de 700, voire 800
millions d’habitants, 53 Etats, des milliers de grands peuples et de petites ethnies avec leurs
cultures et leurs religions, ainsi que 2000 langues et dialectes. Pourtant, de nombreuses
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personnes continuent à considérer ce continent et ses habitants de la même manière que le
professeur de Göttingen Christoph Meiners qui, en 1790, dans son enseignement sur les
« races », classifiait les « nègres » juste après les animaux. Ou comme Georg Wilhelm Friedrich
Hegel, qui voyait les hommes blancs comme le couronnement de la création et les « nègres »
comme des « sous-hommes paresseux, bêtes, sournois et non civilisés ». Rien d’étonnant dès
lors qu’en 1906, le zoo du Bronx à New York exposait un pygmée nommé Ota Benga dans la
cage aux singes.
Il n’en reste pas moins que le continent noir, riche en matières premières et en réserves
énergétiques, n’arrive pas à fleurir économiquement. Il est la lanterne rouge de l’économie
mondiale. Son produit national brut (PNB) total ne représente qu’environ un tiers de celui de la
France, 40% provenant de la seule Afrique du Sud. Trois quarts des Africains vivent dans la
pauvreté. Un enfant sur trois est sous-alimenté. Pourquoi ? Qui aimerait trouver une réponse à
cette question devrait lire les récits « de l’intérieur d’un continent » de Bartholomäus Grill (Ach
Africa, 2003) ; c’est, pour moi, le meilleur livre sur l’Afrique.
Grill nous présente d’abord la situation de départ de ce continent. L’Afrique est la partie de la
planète qui connaît les conditions d’existence les plus difficiles. Ses habitants sont soumis à des
situations climatiques extrêmes. Aucun autre continent n’est aussi souvent frappé par des
catastrophes naturelles, des précipitations diluviennes et de longues périodes de sécheresse. Les
terres fertiles sont rares. Nulle part ailleurs sur la terre, autant de personnes ne souffrent de
maladies infectieuses pernicieuses. A cela s’ajoute le « piège du territoire » : la majorité des Etats
n’ont pas accès à la mer. Les distances sont infinies et les coûts de transport par conséquent très
élevés.
Parallèlement à la géographie, l’histoire joue également un rôle décisif. Les peuples d’Afrique ont
été véritablement pillés pendant des siècles. 50 millions de personnes ont été déportées comme
esclaves ou tuées. Un traumatisme historique ! Le colonialisme a détruit les structures sociales et
l’échelle des valeurs traditionnelles. Les colons se sont retirés après 100 années d’économie de
pillage. Ils ont laissé derrière eux des monocultures, orientées vers les exportations de ressources
minières et de produits agricoles. Le développement industriel manquait totalement, avec des
conséquences fâcheuses. Car les prix sur les marchés mondiaux de matières premières et de
biens agraires n’ont cessé de chuter ces dernières années. C’est pourquoi les Africains ont gagné
de moins de moins, tout en devant payer toujours plus pour les importations de produits
industriels.
Aux conditions de départ géographiques et historiques s’ajoutent les problèmes « maison ».
L’éducation coloniale n’avait pas préparé les Africains à l’indépendance. D’un jour à l’autre, des
hommes jeunes et inexpérimentés ont dû reprendre les administrations des mains des colons.
Des formes de « mafias » habilement conçues en ont résulté, avec à leur tête les « Big Men ».
Malversations et corruption, pots-de-vin, bakchiches et autres « cadeaux » sont devenus des
moyens d’enrichissement tolérés par la société. « Yello fever », fièvre jaune : tel est le surnom
donné par les Nigérians à leurs agents de la circulation en uniforme orange.
N’oublions pas, cependant, que la corruption nécessite toujours deux parties. Au Nigéria, par
exemple, qui a construit la fameuse aciérie d’Ajaokuta, probablement le plus grand « éléphant
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blanc » d’Afrique qui a exigé 18 années de travaux ? Ce projet prestigieux a coûté 40 milliards de
marks allemands, mais n’a pas encore produit une seule tonne d’acier jusqu’à ce jour. Il s’agissait
de consortiums français et russes, ainsi que du groupe de construction germano-nigérian Julius
Berger. Autre exemple, où les capitaux en fuite des Mobutu, Abacha et consort ont-ils fui, si ce
n’est sur les comptes des banques suisses ?
Aussi longtemps que des « cleptocrates » comme Mobutu, Sekou Touré, Bokassa – dont un
portrait grandiose est tiré par Ahmadou Kourouma dans son roman En attendant le vote des
bêtes sauvages (Seuil, 1998) –se trouvaient du « bon côté » du temps de la guerre froide et des
guerres de procuration, ils eurent tout loisir de piller et terroriser sans scrupules leurs populations.
Presque tous les dictateurs pouvaient alors compter sur l’aide fraternelle de Washington, Moscou,
Paris ou Pékin. Ronald Reagan est même allé jusqu’à louer Mobutu Sese Seko comme « voix de
l’intelligence vive et de la bonne volonté ». Celui-ci était pourtant l’un des plus grands tyrans du
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e
siècle, qui a accumulé durant son règne une fortune de 14 milliards de dollars volés à son
peuple.
Lorsque les grandes puissances se sont retirées à la fin de la guerre froide, des territoires entiers
ont sombré dans la violence et l’anarchie. Les « Big Men » ont cédé la place aux « Seigneurs de
la guerre », soutenus activement par les sociétés transnationales qui gagnent des milliards en
exploitant les matières premières. En 2000, il y avait 17 guerres en Afrique, la plupart internes aux
pays. Nombre de ces conflits avaient et ont pour origine la fixation arbitraire des frontières par les
colons, qui ont découpé les territoires à la règle d’une manière abstraite, divisant des peuples
entiers entre plusieurs Etats. Les Somaliens, par exemple – un peuple nomade – ont été répartis
dans cinq pays.
Des millions de personnes ont péri dans ces guerres. Des millions d’enfants, de femmes et
d’hommes sont – comme dans le cas du Sud Soudan qui a duré des décennies – devenus des
réfugiés ou des déplacés de l’intérieur. Les guerres ont détruit les chances de vie de générations
entières et les possibilités de développement de pays et régions entiers. Une immense partie de
l’aide apportée ces dernières décennies n’était en réalité pas de la coopération au
développement, mais une simple aide à la survie pour les victimes des guerres, mais aussi des
catastrophes naturelles et des famines – souvent la conséquence également des guerres et
autres conflits violents.
Je n’arrive pas à comprendre que les critiques de l’aide au développement ne tiennent pas
compte de ce contexte et font comme si la coopération au développement avait lieu dans le vide.
Je ne comprends pas non plus que leurs arguments soient si peu nuancés. Certes, l’aide au
développement seule ne pourra pas sortir la population africaine de sa misère et de sa pauvreté.
Pour cela, il faut aussi des conditions-cadres économiques et politiques appropriées. Comment
l’aide au développement pourrait-elle, seule, stimuler la croissance économique dans un ordre
économique mondial totalement inéquitable ?
Aussi longtemps que les pays industrialisés n’élimineront pas leurs subventions aux exportations
agricoles et n’ouvriront pas entièrement leurs marchés aux produits des pays les plus pauvres,
ceux-ci ne pourront guère se développer économiquement. Les Etats-Unis, par exemple, mettent
en péril 10 millions de producteurs de coton de l’Afrique de l’Ouest et du Centre en
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subventionnant leurs propres cultivateurs de coton avec près de 4 milliards de dollars par an.
Rien que le Burkina Faso perd ainsi chaque année 1 milliard de dollars en recettes d’exportation.
Cela ne veut pas dire que l’aide au développement soit parfaite, ni qu’elle n’ait pas fait d’erreurs.
Cela ne signifie pas non plus que la corruption ou la mauvaise gouvernance ne soient pas de
réels obstacles au développement. Toutefois, la coopération au développement peut, si elle est
faite d’une manière juste, avoir des effets positifs. Même William Easterly le reconnaît, lorsqu’il
écrit qu’elle « peut donner de nouveaux espoirs à un village ou montrer aux gens comment ils
peuvent s’approvisionner de façon autonome ». Parallèlement à l’aide, des efforts en matière de
politique de développement sont nécessaires.
C’est ce qu’ont compris très tôt nos prédécesseurs dans les organisations de développement.
C’est pourquoi ils ont créé il y a 35 ans la « Communauté de travail Swissaid / Action de carême /
Pain pour le prochain / Helvetas », devenue aujourd’hui Alliance Sud et rejointe dans les années
1990 par Caritas et l’EPER. Depuis 35 ans, Alliance Sud s’engage en faveur d’une politique de
développement de la Suisse solidaire et cohérente. Durant ces 35 ans, Alliance Sud est devenue
le véritable porte-parole des pays pauvres en Suisse et fait partie intégrante de toutes les
discussions liées à la politique de développement.
Au nom des six organisations membres d’Alliance Sud, je remercie toutes les collaboratrices et
tous les collaborateurs ainsi que, plus particulièrement, les deux directeurs Richard Gerster et
Peter Niggli, pour l’excellent travail qu’ils effectuent jour après jour et, que, je l’espère, ils
poursuivront à l’avenir. Je les remercie aussi pour leur énorme engagement, leur persévérance et
leur endurance. Vous connaissez sans doute la déclaration de Max Weber, selon laquelle la
politique est comparable au forage patient du vieux bois. Les collaboratrices et collaborateurs
d’Alliance Sud nous ont montré ces dernières 35 années ce que cela signifie concrètement. Ils
méritent pour cela le plus grand respect.
Je vous remercie de votre attention et nous souhaite une passionnante conférence.
Contact : jkrummenacher@caritas.ch

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Published by BOMONGO Lucé Raymond - dans TRIBUNE GOUVERNEMENTALE
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