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18 février 2007 7 18 /02 /février /2007 10:50
Abdoulaye Miskine: " Appelez-moi docteur, je ne suis pas colonel "
(Icicemac.com 15/02/2007)


A 18 ans, il se rend au Nigeria. Il y côtoie des milieux occultes, devient marabout, guérisseur et se convertit à l’Islam sous le nom d’Abdoulaye Miskine. Ange Félix Patassé écoute cette auto présentation avec beaucoup d’intérêt. Mais ce qui retient surtout son attention, c’est lorsque Miskine lui avoue : "Je sais tout faire. Je peux donner ma vie pour vous". "Mais vous n’avez pas fait de service militaire, vous ne savez pas manier les armes !", lui rétorque le chef de l’Etat. Miskine ne se dégonfle pas.


Bangui, lundi 28 mai 2001 à 2 heures du matin. Quelques éléments des forces armées centrafricaines (Faca) tirent à l’arme lourde autour de la résidence de Ange Félix Patassé, alors président de la République Centrafricaine. Simultanément, d’autres points stratégiques de la capitale, notamment le palais de la Renaissance (bureau du chef de l’Etat) subissent des tirs ininterrompus. Les populations de la capitale, bousculées dans leur sommeil, se rendent à l’évidence : un coup d’Etat est en cours d’exécution. Aux premières heures du matin, le général André Kolingba, retiré dans sa résidence chic d’Ouango, à l’est de la capitale, depuis qu’il a quitté le pouvoir, revendique le coup de force. Il avait dirigé le pays pendant 12 ans. En 1993, il avait été régulièrement battu par Ange Félix Patassé au terme d’une élection non contestée.


François Bozizé est chef d’Etat major de l’armée. Il organise ce qui lui restait d’hommes fidèles et passe à la contre offensive .On le verra juché sur un char, sillonner la ville dans tous les sens, poursuivant les mutins, certains jusqu’à Zongo, ville frontalière en Rdc.
Dans son quartier de Benzvi, Abdoulaye Miskine suit attentivement ces évènements. A 36ans, il brûle d’envie de se battre, surtout pour Patassé qu’il rêve de rencontrer un jour. De temps à autre, lorsque Miskine rencontre son ami Victor, le costaud chauffeur de Patassé, il lui confie son désir de servir le "père" dans n’importe quel domaine. Abdoulaye Miskine brave alors les combats qui se déroulent ici et là dans la ville pour se rapprocher du domicile de Victor à qui il réitère son intention de se battre pour protéger le "père". Par ces temps difficiles, aucune offre ne serait de trop. Abdoulaye Miskine est aussitôt présenté à Ange Félix Patassé qui est impressionné par le colosse balafré.


Dans leur conversation, le chef de l’Etat apprendra de son interlocuteur qu’il est né de son vrai nom Martin Koumtanmadji Nadingar à Ndinaba, petite localité située au bord de la rivière Sido, dans la sous-préfecture de Maro. Ndinaba et Maro appartiennent à la région du Moyen Chari, au sud du Tchad. La rivière Sido forme une boucle à la frontière entre le Tchad et la Rca. Du côté tchadien, c’est la Grande Sido, et la Moyenne Sido du côté centrafricain où la ville frontalière est Kabo et Maro au Tchad. L’ethnie Ngama est à cheval sur les deux pays. Le père du jeune Martin Koumtanmadji Nadingar était donc Ngama du Tchad alors que sa mère est Ngama de Bokianga, en Rca. Koumtanmadji perd son père alors qu’il a six ans. Il sera élevé en Rca par sa mère qui lui donnera la nationalité centrafricaine. Sans parcours scolaire important, Koumtanmadji grandira du petit commerce sur les villes frontalières. Il a gardé de solides attaches amicales à Ndinaba.


Marabout
A 18 ans, il se rend au Nigeria. Il y côtoie des milieux occultes, devient marabout, guérisseur et se convertit à l’Islam sous le nom d’Abdoulaye Miskine. Ange Félix Patassé écoute cette auto présentation avec beaucoup d’intérêt. Mais ce qui retient surtout son attention, c’est lorsque Miskine lui avoue : "Je sais tout faire. Je peux donner ma vie pour vous". "Mais vous n’avez pas fait de service militaire, vous ne savez pas manier les armes !", lui rétorque le chef de l’Etat. Miskine ne se dégonfle pas. Il réagit : "c’est un problème d’intelligence. Il y a des gens qui n’ont jamais été militaire mais qui savent manier les armes plus qu’un militaire, parce qu’ils sont tout simplement intelligents, c’est mon cas". Miskine révèle que, grâce à son talent de guérisseur, ses patients l’appellent " docteur ".Mais il n’accepterait pas qu’on l’appelle " colonel " parce qu’il n’a aucune formation militaire.
Ange Félix Patassé a besoin de ce genre de personne déterminée. Pour l’instant, Miskine va renforcer sa garde rapprochée. Il reçoit des treillis militaires, des armes et des munitions. Il bénéficie lui aussi d’une garde personnelle.




Le calme revient petit à petit à Bangui. De nombreux civils de l’ethnie de Kolingba, les Yacoma, ont quitté la ville pour trouver refuge à Zongo ou à Gbadolite, dans la province de l’Equateur en Rdc. Des édifices publics et des résidences privées ont été littéralement saccagés. Abdoulaye Miskine arbore désormais une nouvelle casquette auprès de Patassé: il était devenu son guérisseur, son voyant et son confident. Une résidence lui est aménagée au "17 Villas". Il aura pour voisin : Martin Ziguélé, Premier ministre, Jean Edouard Gabriel Koyambounou, ministre d’Etat, Luc Dondon, président de l’Assemblée nationale, Hugues Bodozendi, conseiller à la présidence…

L’importance que Abdoulaye Miskine prend auprès du chef de l’Etat agace ses principaux collaborateurs ainsi que les membres du gouvernement. Cette place de choix auprès de Patassé fera dire à Idriss Deby à un visiteur, à des milliers de kilomètres de là : "Je ne sais pas ce qui arrive au président Patassé. Il confie des responsabilités militaires à un marabout !"

Le 26 novembre de la même année, soit six mois après le putsch manqué, François Bozizé est convoqué par le chef de l’Etat. Une information parvenue à Patassé soupçonnait Bozizé de préparer un nouveau coup d’Etat. Usant des subterfuges militaires, le chef d’Etat major quitte subrepticement Bangui, se faisant "couvrir" par quelques éléments à lui fidèles. Il se réfugie à Sarh, chef-lieu de la région du Moyen Chari au Tchad. Après la sortie stratégique de Bozizé, certaines personnes à Bangui avaient vu là un coup de Miskine dont le chef d’Etat major n’appréciait pas le dessus qu’il prenait sur ses hommes y compris les officiers supérieurs. La rupture était totale entre Patassé et Bozizé qui, par voie de conséquence, était devenu l’ennemi d’Abdoulaye Miskine.


Confusions
Dans la réalité, le gouvernement de N’djamena faisait face à une rébellion dans sa partie sud, frontière avec la Rca. Cette rébellion était entretenue par Moïse Kette, Laokein Bardé et un certain Abdoulaye Miskine (le vrai). Ce dernier nom était devenu un symbole dans la région au point où il caractérisait la force, la bravoure et le mysticisme. Le pouvoir de N’djamena avait concentré des forces pour venir à bout de ce trio rebelle sans y parvenir. Le jeune Koumtanmadji qui a grandi dans cette région avait-il été influencé par ce nom mythique comme certains jeunes parleraient aujourd’hui de Ben Laden ? Tout est possible. Cela l’arrangeait d’ailleurs d’autant plus que, ayant perdu son père en 1971, orphelin en langue locale signifie miskine.
Bozizé installe les 200 hommes qui l’avaient suivi à Kabo en territoire centrafricain. Ils sont gérés en matière d’intendance par son fils Francis, fidèle des fidèles pendant que lui-même établit ses quartiers à Sarh en territoire tchadien. De là, il effectue des fréquents voyages à N’djamena où il trouve une oreille attentive auprès du colonel Daoud, chef d’état major particulier du président Idriss Déby, pas encore Itno. Le colonel Daoud fut le camarade de classe de Bozizé à l’école militaire de Fréjus en France. Daoud convainc Idriss Deby que s’il veut combattre la rébellion du sud qui trouve de temps à autre assistance en Rca, il faut faire "chanter" Patassé en jouant la carte Bozizé


Ange Félix Patassé sait que Bozizé est resté populaire au sein de l’armée. Il ne pourrait compter sur cette armée pour contrecarrer les attaques que Bozizé lui lancerait à partir de Kabo, Botangafo, Makounda ou de Bandoro. Toutes ces villes situées à la frontière avec le Tchad. La seule carte valable qui lui reste est de jeter Abdoulaye Miskine dans la bataille. Ce dernier, qui n’attendait que pareille occasion, a carte blanche pour recruter ses hommes et les entraîner. Il reçoit du chef de l’Etat tous les moyens matériels et financiers pour s’installer à Kabo où ses hommes sont face à ceux de Bozizé.
Le prétexte est trouvé : Miskine va combattre les Zarguina (coupeurs de route). En fait, sa vraie mission est de déstabiliser toute organisation de Bozizé tendant à descendre sur Bangui pour s’emparer du pouvoir. Abdoulaye Miskine aura des affrontements meurtriers avec des hommes de Bozizé. Ils tourneront un jour en sa faveur, un autre en faveur de Bozizé, jusqu’à ce 15 mars 2003 où la colonne tchadienne viendra seconder un lieutenant de Bozizé du nom de Abakar Saboun pour prendre Bangui.

Lorsque "les Libérateurs" entrent dans la ville, la résidence d’Abdoulaye Miskine est visée en premier. Elle est mise à sac. L’avion de Patassé qui rentre de Niamey et dans lequel se trouve Abdoulaye Miskine ne peut atterrir à Bangui-Mpoko. Le pilote décide de mettre le cap sur Yaoundé. De là, Patassé trouvera refuge à Lomé au Togo. Quelques jours après, on apprendra que Abdoulaye Miskine est "colonel", ensuite fondateur du Front de libération de la Centrafrique.
C’est ce personnage peu ordinaire que François Bozizé a ramené de Syrte en Libye dans son avion personnel le 3 février. Il l’a installé au palais de la Renaissance qu’il connaît parfaitement. Avec lui il compte organiser la réconciliation nationale. A Bangui, un proche de Bozizé a eu ce commentaire : "le président nous a ramenés un colis encombrant. Lui seul sait ce qu’il contient et ce qu’il en fera"

© 2007 Mutations

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Published by BOMONGO Lucé Raymond - dans TRIBUNE GOUVERNEMENTALE
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