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1 mars 2007 4 01 /03 /mars /2007 00:18
Boubacar Boris Diop : "Nous ne nous sommes pas assez battus contre la Françafrique"
(Le Courrier d'Abidjan 28/02/2007)


Vous revenez dans L’Afrique au-delà du miroir sur le génocide au Rwanda qui avait déjà fait l’objet d’un livre : Murambi ou le livre des ossements. Le Rwanda semblerait être une de vos obsessions…

Cela devrait être l’obsession de tous les êtres humains, car un génocide ne peut être comparé à rien d’autre. Ce n’est pas pour rien qu’on le définit comme le crime des crimes, comme le crime absolu, imprescriptible. S’agissant du cas particulier du Rwanda, il faut en parler aussi souvent que possible, car pour beaucoup de prétendues voix autorisées, la mort de plus d’un million d’innocents en Afrique ne mérite pas qu’on en fasse toute une histoire. François Mitterrand a ainsi déclaré en 1994 que sur notre continent un génocide «ce n’est pas trop important.»
Il y a eu beaucoup d’insultes publiques tout aussi grossières au sujet du Rwanda et d’autres tragédies et cela n’a pas calmé les ardeurs amoureuses de la plupart de nos intellectuels à l’égard de la France ! Pour se faire accepter à Paris, ils en rajoutent en dénigrant l’Afrique sur tous les plateaux de télé et dans les studios des radios. Comment s’étonner dès lors qu’il y a eu brusquement des tas de livres de soi-disant experts dans lesquels on nie les atrocités de la colonisation et de la traite négrière. Dans un sens, la manière dont est traité le génocide rwandais est exemplaire de toutes ces manipulations médiatiques sur les tragédies africaines. Au lieu d’incriminer une partie de la classe politique rwandaise, on explique l’évènement de manière assez simpliste par la culture de la violence soi-disant propre aux Africains. Cette façon de raisonner n’est curieusement appliquée qu’aux Africains, car je n’ai jamais lu quelque part que la Shoah c’est la faute de tous les Allemands ou encore moins de tous les Européens. Mais je crois que tout cet écran de fumée est destiné à faire oublier la responsabilité de l’Etat français et de certains hommes politiques bien connus en France.


Mais au Rwanda même il y avait cette haine et ce mépris d’un groupe ethnique pour un autre…

Je me permets de vous faire remarquer qu’on ne peut pas parler de ‘groupe ethnique’ au Rwanda. Les Hutu, les Tutsi et les Twa ne sont en rien des ethnies au sens scientifique du terme. Ils avaient à l’époque pré-coloniale le même Dieu, ils ont toujours parlé la même langue et aucun d’eux n’a jamais pu être identifié à un espace géographique. Chez moi au Sénégal, on peut parler des Wolof, des Sérères et des Al-pulaar mais pas au Rwanda. Ce serait trop long à expliquer mais on peut dire que grosso modo ce qu’on appelle ethnies au Rwanda renvoie à une certaine division du travail. C’est un point sur lequel tous les chercheurs sont d’accord. Cela ne veut pas dire que ce pays était homogène. Un pays sans conflits ni clivages cela ne s’est jamais vu sur la terre des hommes !
Je veux bien que l’on parle de la responsabilité du Rwanda mais pour moi cela veut dire, encore une fois, une partie de la classe politique rwandaise. En outre, cela ne doit pas faire oublier qu’au Rwanda la violence politique de masse sous cette forme particulièrement ravageuse est d’origine coloniale.


Vous mettez l’accent sur l’implication et la responsabilité de l’Etat français. N’est-ce pas trop facile d’accuser les autres ?

C’est une question qui est soulevée assez souvent et pas seulement en France. Les gens disent à peu près ceci : vous feriez mieux de balayer devant votre propre porte au lieu de mêler les autres à vos affaires. Mais ce sont justement les autres qui se mêlent de nos affaires ! Faire abstraction du rôle de la France dans son pré carré, c’est comme essayer d’écrire l’histoire de l’Irak de ces dernières années sans jamais mentionner le nom de George Bush. Il est vrai que ce dernier intervient au grand jour alors que l’action de Paris est plus souterraine. Malgré tout ça n’a absolument aucun sens de faire comme si Paris n’a ni bases militaires ni intérêts économiques chez nous ! A propos du rôle de la France au Rwanda, je ne veux pas me laisser entraîner dans des spéculations abstraites sur la question de savoir qui doit accuser qui. Je sais que c’est un piège et je ne vais pas tomber dedans. La bonne question est la suivante : les faits que l’on reproche à la France dans le cas particulier du Rwanda sont-ils avérés ? C’est juste de cela qu’il s’agit. Je pense simplement que tous les dirigeants politiques, même ceux des pays riches, doivent être comptables de leurs actes. Un génocide a eu lieu en 1994 et les principaux responsables, du côté rwandais, ont été arrêtés et sont jugés à Arusha. Il me semble normal que la même justice se saisisse du cas des citoyens français qui ont été accusés. Pour moi, le problème il est là. Si cette démarche n’est pas respectée, cela veut dire que la justice internationale c’est la loi du plus fort. Des autorités civiles et militaires sont accusées en France et leurs noms sont connus de tous. Sont-ils coupables ? Sont-ils innocents ? Il existe des instances judiciaires habilitées à se prononcer là-dessus. Dans la vie ordinaire, je ne vois pas un tribunal dire à un plaignant : vous vous en prenez tout le temps aux autres, votre plainte ne sera pas examinée, allez-vous en ! vous avez bien mérité ce qui vous arrive. Les accusations ne sont pas portées contre la France en général mais contre des citoyens français bien identifiés et il y a des faits, des dates et des lieux. Certains ont peur de la vérité et ils savent bien pourquoi.


Avec le Rwanda, on est dans la Françafrique, en somme ?

On est au cœur de la Françafrique. Et il a beaucoup été question de cette dernière il y a quelques jours. Ces quarante huit chefs d’Etat et de gouvernement africains autour du président français, c’était une cérémonie des adieux, il y avait comme une étrange mélancolie dans toutes ces effusions. Ce n’était peut-être pas seulement à cause du départ prochain de Chirac, qui rappelait à beaucoup de nos dinosaures que le leur était malgré tout bien proche. Pourtant, contrairement à ce qu’on a prétendu, l’Afrique n’était pas à Cannes. Le continent n’était pas là mais plutôt ses chefs d’Etat, les mêmes que l’on a vus il y a quelques semaines à Pékin. En fait, la Françafrique semble faire des complexes ces temps-ci. J’ai noté par exemple un détail révélateur à propos du sommet de Cannes. Cette fois-ci on l’a appelé dans la plupart des médias le sommet Afrique-France. Sans doute pour que les gens n’aient pas à l’esprit le mot inventé paraît-il par Houphouët-Boigny et popularisé par le regretté François-Xavier Verschave. Il y a, certes, des signes annonciateurs de la fin d’une certaine relation franco-africaine mais il serait bien naïf de s’y fier. La mort de la Françafrique est inéluctable mais elle n’est pas proche. Nous ne nous sommes pas assez battus contre elle et je pense qu’elle va s’adapter au nouveau contexte politique pour assurer sa survie. C’est d’ailleurs une des leçons que nous pouvons tirer de nos rapports avec la France : elle a toujours su rénover ses méthodes de domination sans jamais rien céder sur le fond. Dans les années soixante, elle a inventé les Indépendances et plus tard le discours de La Baule a été une habile manœuvre de diversion. Dans quelques mois, il y aura un nouveau locataire à l’Elysée mais son nom importe peu. Il ne va pas compromettre les intérêts français en Afrique pour nous faire plaisir. On ne fait jamais de cadeau à personne et les jeunes générations doivent constamment avoir cela à l’esprit.

Edwige H.

 

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Published by BOMONGO Lucé Raymond - dans REGARDS CROISES DE LA DIASPORA
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