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LE TCHAD SUSCITE BEAUCOUP DE CONVOITISES

Le Tchad suscite beaucoup de convoitises / Les choix à risques de l’ami Français
(L'Humanite 28/04/2006)


Le président Deby joue la carte de l’internationalisation de la crise. Un pari dont le résultat dépendra des rivalités entre pays voisins, mais aussi entre grandes puissances.
Le pari d’Idris Deby va-t-il s’avérer payant ? Menacé par des groupes armés qui, à la mi-avril, ont poussé l’offensive jusqu’aux portes de sa capitale, le président tchadien a résolument joué la carte de l’internationalisation du conflit. Niant sa responsabilité dans une crise qui tient pourtant beaucoup à la monopolisation du pouvoir par sa famille et les mem- bres de son groupe ethnique, les Zaghawa, il n’a cessé d’accuser le Soudan de l’agresser par rebelles interposés. Il s’en est pris à l’Union africaine et est entré en guerre avec la Banque mondiale, qui, pour le punir d’avoir modifié la loi définissant les modalités de dépenses des revenus pétroliers, a bloqué les comptes où sont placés ces revenus. Pour obtenir une réaction de l’institution et des États-Unis, dont les compagnies sont présentes sur place, il a été jusqu’à menacer de couper les vannes du pétrole. Enfin, il a cherché à faire vibrer la fibre humanitaire de la communauté internationale en promettant un temps de renvoyer chez eux les 200 000 réfugiés soudanais qui ont fui au Tchad les violences de la crise du Darfour.

Les réactions à ces appels du pied sont diverses. Hormis quelques discours de négation officielle, le Soudan, dont la province du Darfour longe la frontière tchadienne, semble se moquer des accusations de son voisin. Khartoum a deux problèmes que la chute de Deby pourrait l’aider à résoudre. D’une part, elle est aux prises depuis 2003 à deux rébellions armées dans le Darfour, qu’elle a tenté de réduire en lâchant son armée et ses milices djandjawids sur les populations civiles. Depuis que le principal de ces groupes, le Mouvement de libération du Soudan (SLM) s’est divisé en deux, elle tente, pour réduire à bas prix la pression internationale, de conclure un accord de paix séparé avec la faction minoritaire du SLM. Mais pour qu’un tel accord ait une portée, il lui faut réduire l’autre faction. Or c’est précisément de celle-ci, composée en majorité de membres de l’ethnie des Zaghawa, située entre les deux pays, que Deby s’est rapproché. En janvier dernier, il a parrainé un accord entre cette dernière et le deuxième groupe rebelle du Darfour, lui aussi composé de Zaghawa.

La nouvelle alliance ainsi créée, qui combat aujourd’hui aux côtés du président tchadien, a de plus bénéficié d’un soutien et d’une base arrière. Autre problème pour le Soudan, depuis février dernier, la communauté internationale veut remplacer l’actuelle mission de l’UA au Darfour par une force de paix onusienne. Ce projet, mis en place par les Américains, a été approuvé du bout des doigts par l’UA mais a été conditionné à l’obtention d’un accord de paix entre belligérants. En déstabilisant le Tchad, Khartoum peut conclure une paix peu contraignante avec des rebelles affaiblis, pour limiter l’impact de l’arrivée sur son sol d’une force onusienne.

Dans son soutien aux rebelles tchadiens, le Soudan est aidé par son allié chinois. Des sources tchadiennes et soudanaises évoquaient, il y a déjà quelques mois, une implication directe de Pékin, au point que certains membres de la rébellion projetaient de se rendre dans la capitale chinoise. La République populaire en veut d’abord à Deby d’avoir rompu ses liens diplomatiques avec elle pour se rapprocher de Taïwan. Et la concession pétrolière accordée en fin d’année dernière à une compagnie taïwanaise nfait qu’envenimer le climat. D’autant que, très impliqué dans l’exploitation du pétrole soudanais, Pékin pourrait rêver de mettre la main sur les réserves de la région et d’opérer une jonction entre pipelines tchadien et soudanais.

Face à cette étrange coalition, les Américains maintiennent l’ambiguïté. Malgré leur hostilité à Deby, un président en mal de légitimité, réputé être l’un des maillons de la « françafrique » et prêt à remettre en cause un accord d’exploitation pétrolière qu’il a pourtant souhaité et signé, ils semblent avoir été précisément sensibles à ces menaces d’arrêt de l’exploitation. Soucieux de défendre les intérêts de leurs compagnies, majoritaires dans le consortium qui exploite le pétrole tchadien, ils ont entamé lundi une médiation non officielle entre le Tchad et la Banque mondiale. De plus, ils ne veulent ni d’une instabilité qui menacerait l’extraction pétrolière, ni d’une arrivée au pouvoir à N’Djamena de rebelles soutenus par Khartoum dont ils se méfient. Du coup, Washington semble parfaitement s’accommoder de l’intervention de Paris, qu’il laisse néanmoins seul à s’impliquer militairement.

L’avion libyen, qualifié de militaire par l’AFP, qui s’est écrasé lundi après avoir raté son atterrissage sur N’Djamena, pourrait indiquer l’entrée en scène d’un autre acteur. Tripoli, qui jusque-là avait été plutôt neutre, faisant même office de médiateur dans le conflit tchado-soudanais, a-t-il décidé lui aussi de sauver Deby ? Avec de tels parrains, Deby pourrait réussir son pari et se maintenir au pouvoir. Un maintien qui n’est pas sans risque. Faute d’obtenir la tête de Deby, les Soudanais pourraient décider de déstabiliser durablement tout l’est tchadien.

Camille Bauer

Les choix à risques de l’ami Français

Directement impliqué dans le conflit, Paris soutient le président Idriss Deby.
« Les Français, ce qui se passe ici, c’est pas leur affaire. C’est la nôtre. Il ne faut pas qu’ils s’en mêlent... » Si la virulence du ton est inhabituelle, le jeune Youssouf exprime un sentiment répandu à N’Djamena. Avec plus de mille militaires présents sur place, de l’aéroport aux bars, le France est le seul pays dont l’ingérence est perceptible aux yeux du Tchadien de la rue. Et qu’on la salue ou qu’on la condamne pour son rôle dans le combat mené le 13 avril contre l’offensive rebelle, celle-ci n’est un mystère pour personne. « Elle a choisi un côté », celui du président Idriss Deby. Un choix qu’au Quai d’Orsay, on explique par la crainte de voir le chaos s’installer et contaminer tous les pays voisins. Un risque réel, alors que le pays est entouré de la fragile Centrafrique, d’un Nord Nigeria déjà en proie à l’islam radical, d’un Niger taraudé par les crises alimentaires et d’un Darfour dont plus de la moitié de la population a été tuée ou déplacée.

Mais pour la France, Deby a aussi été un bras armé. Dans la posture d’hom- me fort de la région, il a multiplié des interventions militaires auprès de régimes amis de Paris. Au Congo Brazzaville d’abord, où ses hommes ont aidé en 1997 Sassou N’Guesso à reconquérir le pouvoir ; en République démocratique du Congo pour soutenir Laurent Désiré Kabila contre l’offensive rwandaise ; en Centrafrique enfin, en 2003, pour aider le général Bozizé à renverser le président Patassé. Relais de la politique africaine de la France, le Tchad tient aussi une place privilégiée dans l’imaginaire des militaires français. Terrain sans pareil d’exercice au combat, il est perçu comme une terre de guerriers valeureux.

En matière économique, la France qui s’est exclue du consortium qui exploite le pétrole du pays, n’a pas d’intérêts majeurs. Total a bien des contacts avec le pays et certaines rumeurs font état de concessions pétrolières gagnées en remerciement de l’intervention françaises, mais rien ne peut prouver une implication. En revanche, la présence de la compagnie française au Soudan, où elle dispose d’une concession sur l’un des plus importants gisements pétroliers à ce jour identifié, n’est pas une spéculation. Il s’agit d’un enjeu économique important que la politique tchadienne de la France pourrait fragiliser.

C. B.





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