Lorsque dans le feu des événements politiques ou sociaux les hommes et les femmes considérés comme des victimes se mettent ensemble pour combattre un régime, on accepte avec eux qu’ on ne pouvait rester les bras croisés. Beaucoup de tchadiens se sont engagés pour soutenir les politico-militaires et faire partie des différents comités de suivi, en mettant au second plan les réserves qui sont aujourd’hui mises en avant.. Comme le manque de consultation sur l’initiative et ses modalités d’organisation, la participation des uns et des autres, leur appartenance idéologique… autant de réserves de fond qui n’étaient pas formulées puisqu’il ne s’agissait pas d’un mouvement qui dessinait un projet politique ou un projet de société; il s’agissait, pour de nombreux tchadiens qui ont cautionné par leur attitude l’intrusion des gamins du FUC à Ndjamena, de manifester leur ras-le-bol face à un gouvernement qui a fait fi de leurs droits essentiels, sans lesquels on ne peut avancer ..
Cette demarche pouvait aboutir à faire bouger les choses, à mobiliser. La période était bien choisie et la conjoncture s’y prêtait. C’était une réussite, un succès, les objectifs ont été atteints : la preuve ? Il y a eu une bonne mobilisation et une bonne couverture médiatique et on a entendu des vrais sons de cloche, sans états d’âme ni retenue, sur Radio France Internationale.
Aujourd’hui, le problème qui se pose, est celui de la poursuite de cette action ; quelle forme et quel contenu lui donner ? Quel vrai bilan faire de de cet événement ? A-t-on pris le temps de réfléchir et de se consulter pour amorcer quelque chose de nouveau ? Immédiatement après l’échec du 13 Avril 2006, les uns et les autres ont considéré qu’il fallait maintenir la mobilisation qui s’était manifestée autour des politico-militaires, pour créer une nouvelle structure qui pourrait faire appel à toutes les couches sociales ; avec l’espoir que les questions de fond devaient, allaient ou pourraient alors être abordées. Elles ont seulement été amorcées, soulevées mais jamais discutées en profondeur pour construire quelque chose de sérieux aux temps des incertitudes que connaît ce pays.
C’est dommage car l’euphorie de cette période d’un mois a fait rêver certains et leur a fait perdre tout réalisme ; ils n’ont pas vu la nécessité de prendre le temps pour construire mieux et plus. Mais en même temps, on n’entend pratiquement plus parler des politico-militaires , sauf de façon occasionnelle, à travers des ralliéments des hommes à qui on reproche autant de choses et surtout ceux là même qui ont contribué, à leur manière, à la situation actuelle !!!
Les personnes qui avaient soutenu les politico-militaires ne retrouvent pas réellement assez de motivation pour se mobiliser de nouveau autour de ce collectif de libérateurs nouveaux adeptes ou chantres de la démocraties. Il faudrait creuser un peu pour comprendre les réticences.
Il y avait lieu de déterminer les bases importantes sur lesquelles il fallait construire ce projet pour y voir clair.
On peut avancer l’argument de la présence française au côté d’Idriss Deby, mais cet argument n’est ni suffisant ni assez convaincant.
Ce qui fait la faiblesse des politico-militaires a fait le succès des français. On avait espéré qu’avec la formation du FUCD et le rapprochement du RAFD (SCUD), on allait déboucher sur une ouverture politique, mais certains chefs prisonniers de leurs parrains étrangers et dans leur aveuglement inexpliqué ont choisi l’opposé de ce qui était attendu, ce qui était productif. La nécessité d’une initiative ne fait l’objet d’aucun doute. Simplement, autant l’initiative conjoncturelle mobilise, autant les projets qui engagent sur le long terme exigent réflexion, concertation et vigilance, vu justement le contexte et l’attitude du pouvoir. Des réserves ont été avancées par les femmes et hommes, par les partis politiques dits démocratiques qui pouvaient tous être partants (au moins un l’a dit clairement) mais leurs aspirations et idées n’ont pas été prises en compte. On n’a pas pris le temps de discuter de comprendre que le vrai problème au Tchad est l’Ethnie. De notre point de vue c’est une erreur. Il aurait fallu aller en rangs serrés, sans se diviser, pour donner toutes les chances de succès à l’initiative et faire face à la situation politique.
L’union des politico-militaires réclamée par les tchadiens victimes de la gestion scabreuse du pays est un très bel objectif. Cependant, si elle ne réussit pas à associer toutes les parties, ce serait un échec qui affaiblirait tout le monde. On aurait pu commencer par ça, c'est-à-dire renforcer le rang des démocrates. Quelle nécessité de mettre en place une structure, dans la précipitation, pour ensuite préparer une blitzkrieg, alors que l’on ne sait absolument rien des conditions « d’accueil ». C’est vrai que le document du FUCD prévoit des thèmes intéressants et utiles. Mais il reste qu’il insiste plus sur les thèmes classiques qui font consensus ! Or le vrai débat au Tchad reste entier !
En effet quel besoin a-t-on de créer une nouvelle structure pour les mêmes revendications, si ce n’est avec l’ambition de les enrichir, les approfondir puis les ouvrir sur un projet politique ? Les problèmes de fond sont toujours là. Et les faits sont têtus ! Il faut reconnaître l’acuité de certaines questions comme le problème ethnique ou la liberté de conscience qui nourrit le contentieux avec les Zaghawa, qui sont aussi tchadiens et pas tous du même bord que Idriss Deby. Aucune communauté Zaghawa ne s’était réunie pour faire d’Idriss Deby son leader. Certes, il s’est imposé au pouvoir (et rappelle à qui l’a oublié qu’il n’est pas venu avec un billet Air Afrique) . On aurait dû commencer par ce débat.
Aujourd’hui, la conjoncture est différente. On a tous tiré les leçons de cette période. Même si l’on ne doit pas oublier que les Zaghawa avaient, eux aussi, alimenté les peurs par leur intolérance, la conviction qu’ils étaient au-dessus des autres tchadiens et la violence qu’ils ont mené sur le terrain, toute la hargne envers eux aujourd’hui. C’est vrai que le pouvoir a instrumentalisé ce climat, quand il défendait bec et ongles l’incompétence d’un Zaghawa placé par lui à un poste de responsabilité parce que c’était un Tchadien, on avait aussi trouvé cela normal. Ou que c’était au nom de la défense « du Nord musulman, longtemps opprimé ». Des formules creuses qui ne mobilisent plus grand monde, sauf ceux qui en profitent directement !
Des associations de la société civile et la jeunesse se sont démarquées de la famille MPS mais aussi du pouvoir et de sa politique répressive et sécuritaire. On a tous tiré les leçons. Ce serait grave si on retombait dans cette bipolarisation. Ce qui est requis, c’est d’arriver à construire une nouvelle alternative, mais on a de la peine à le faire. La voie qui est suivie actuellement conduit aux anciennes impasses, pour peu que l’on soit honnête avec soi-même..
Le problème qui se pose aujourd’hui est de construire un courant qui a un projet moderne et clair et non pas le faire en fonction de l’exclusion ou de l’intégration des zaghawa, comme ce fut le cas en 1978, une histoire d’exclusion, de « balayage » comme programme politique. Ou une «chasse supposée contre les proches de M. Habré récupérés dès le lendemain du 1er décembre et tous-puissants dans l’appareil MPS, impunité garantie au nom d’une allaince non écrite mais bien comprise.
Aujourd’hui, il faut donc croire que la majorité des politico-militaires n’est pas contre l’existence des Zaghawa dans la rebellion tchadienne mais rejettent une alliance avec eux. Ceux qui pensent autrement, c'est-à-dire les éradicateurs, sont minoritaires. On ne peut plus nier que la scène politique tchadienne comprend plusieurs composantes, dont les Zaghawa anti-Deby aussi.
Il est donc heureux de constater que le FUCD ait rectifié le tir. Ou du moins, lui accorder un bénéfice dans le genre… « attendons, voyons voir ». Peut-on par contre considérer le SCUD comme démocrate ou porteur de démocratie quand son projet ne semble s’articuler qu’autour de la conservation du pouvoir par les Beris, donc l’aboutissement à un autre totalitarisme ethnique ? Peut-on construire la démocratie en niant le droit aux autres tchadiens, en reléguant dans les oubliettes géographiques et géopolitiques ou politico-réligieuses les Sara, les Ngambayes, les Goulayes, les Dayes ou les Arabes, les Hadjaraï, les Kanembous, les Boulalas, les Tama etc…, sans respecter toutes les libertés, la liberté de conscience notamment ? Ces questions sont fondamentales. Maintenant, il faut reconnaître qu’il existe aussi des divergences profondes avec d’autres courants politiques qui sont eux aussi sur un autre registre totalitaires.
Prétendre défendre les droits fondamentaux suffit-il à faire d’un politico-militaire un démocrate ? Non et la preuve a été faite dans la longue et violente histoire du Tchad. Les armes pour apporter la démocratie ? C’est sans doute essentiel face à un système qui n’offre pas d’autre alternative, mais insuffisant pour être démocrate. Une façon simplifiée de dire que le Tchad a besoin de tous ses fils et de ses filles pour se démocratiser, effectivement. Il y gagnerait en respectant tout tchadien, toute tchadienne. .
Il y a quarante (40) ans, certains se sont détachés du pouvoir pour construire un projet de société démocratique différent du pouvoir de l’époque. Que promet et fera le FUCD ?
Il y a certes des individualités au sein des politico-militaires qui pourraient être des réformateurs. Mais le double discours fait poser de grosses questions car il y a bien de contradictions. Et comment peut-on ne pas les relever ?
Il n’y a pas de procès d’intention fait aux politico-militaires mais il y a aujourd’hui la réalité du problème ethnique que nul esprit honnête ne saurait passer sous silence. Dans un cadre démocratique bien défini, chaque ethnie a droit à l’existence et il est nécessaire, car le droit à la différence est un pré - requis, d’avoir de vrais débats et confrontations d’idées. Le développement de la démocratie repose sur l’acceptation des règles du jeu, et cela aidera à se prémunir contre l’extrémisme et les dangers encouragés par le verrouillage politique.
C’est aussi le lieu d’exprimer l’inquiétude face à une jeunesse abreuvée des mensonges sur la supéririoté supposée de telle ou telle ethnie, un mensonge qui fait du Tchad une simple bombe à retardement !
Et les dernières annonce de ralliements de Mahamat Nouri et Guihini Korei par Alwida sont consternants et édifiants à la fois. Des hommes dont la conviction face aux différentes « composantes du peuple » sont bien connues. Ainsi, si l’on combat l’injustice, l’impunité, la corruption au nom de la démocratie, il serait aussi difficile de faire chémin avec des anciens bourreau ou des personnes ayant les « mains sales »!
L’avenir est donc incertain et le combat pour la démocratie revêt une urgence redoublée. Il doit se faire avec des hommes propres. Car on ne peut pas revêtir les oripeaux de la démocratie en niant les droits de l’Autre certes, parce que le référentiel est universel, le droit à la vie et le droit à la justice font partie intégrante des droits humains. On ne peut défendre les droits humains et remettre en cause les droits des autres ethnies comme on peut prendre une arme et aller dans une caserne pour massacrer des policiers sudistes comme des poulets atteints de virus aviaire. On ne peut trier des prisonniers par leur appartenance ethnique pour les utiliser dans la construction de sa villa personnelle parce que votre ethnie ou famille détient le pouvoir ?
Quand on milite pour l’égalité, le goût de l’impunité, de la corruption,de la violence sont des signes d’enfermement. Mais les politico-militaires qui recrutent les hommes aux mains sales ont la liberté de les choisir ; c’est leur droit mais c’est aussi celui des Tchadiens de s’opposer, de militer contre. Un démocrate a des positions claires sur l’impunité, sur la corruption, sur la justice sociale.
Le contexte politique du pays est très hostile : difficultés d’organiser des débats, de se réunir, de s’exprimer, en un mot le système dans lequel nous vivons est totalement verrouillé. Il y a, en même temps, indéniablement, un débat urgent à mener. C’est par là qu’il faut commencer et aujourd’hui tout le monde est conscient de cette urgence et désire mener le débat ; reste à définir le cadre et les modalités qui ne devraient exclure personne.